Sur les ruines de l’empire gréco-romain

Un ami, homme d’affaires international d’origine italienne qui connaît bien la France, m’a présenté un jour sa théorie, qui dit que tous les problèmes des Français proviennent du fait qu’on les traite de « nuls » à l’école.

J’ai essayé d’argumenter avec lui, en disant qu’un autre ami, Français de souche, en analysant le système d’éducation français, a conclu que ce comportement est naturel pour ce système, étant donné qu’il était en partie calqué sur le système gréco-romain. Il semblerait que dans l’Antiquité l’enseignant avait une autorité quasi illimitée, et pouvait se permettre de traiter ses élèves comme il l’entendait.

En guise de réponse l’Italien argumentait que l’Italie était la première à baser son système d’éducation sur le système gréco-romain. Ce qui ne veut pas dire que dans les écoles italiennes on humilie systématiquement les enfants en les comparant à des zéros ou à des moins que rien…

Un autre exemple. Les prestigieuses écoles privées britanniques sont très exigeantes et très compétitives. J’ai observé plusieurs exemples d’enfants français qui sont passés par ces écoles et qui ensuite reprenaient leur scolarité en France. Après quelques semaines d’études ces enfants revenaient à la maison en demandant à leurs parents à quel juge ou à quelle autre instance il fallait s’adresser pour signaler le fait que le professeur humilie ses élèves.

Cet étonnement provoqué par les pratiques des écoles françaises est dû au fait que malgré les relations parfois très strictes dans les écoles britanniques, les professeurs sont tenus de ne pas oublier qu’en face d’eux ils ont des êtres humains dignes de respect. Par ailleurs, dans ces mêmes écoles, on choisit des professeurs essentiellement en fonction de leurs compétences et de leurs motivations, et non pas en fonction des concours qu’ils ont passés. Cela leur procure un certain niveau d‘autorité et signifie que non seulement ils connaissent leurs matières, mais en plus ils savent les enseigner, intéresser la classe et se faire respecter. Donc, ils ont tous les outils nécessaires pour exercer leur métier et n’ont pas besoin de recourir aux menaces et aux humiliations pour faire travailler leurs élèves.

Rappelons-nous que pendant la plus grande partie de l’Histoire de l’humanité, l’accès à l’éducation était un privilège. Parce que la connaissance équivaut au pouvoir. Le statut de l’Enseignant ou du Maître de la connaissance était très élevé dans des sociétés pas si anciennes. Dans notre monde, où l’accès à l’éducation est devenu un droit universel, nous avons tendance à oublier que des études de qualité gardent toujours ce même privilège de donner accès aux diverses formes du pouvoir.

Revenons vers les Temps Modernes et remarquons que traiter de « nul » un être humain est l’équivalent d’une atteinte à sa dignité humaine. Par ailleurs, rappelons-nous que tout manque de respect de la dignité humaine se situe en contradiction avec la première phrase du Préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui représente un grand acquis de nos sociétés.

Adoptée par l’ONU le 10 décembre 1948, la Résolution 217 A(III) stipule : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde », l’article premier de ce même document poursuit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Si vous plongez un peu dans l’Histoire, vous trouverez bien des lois, codes et autres écrits de plusieurs pays, datant de l’Antiquité comme du Moyen Âge, où l’on attribuait une très grande valeur à la dignité humaine. Par exemple, pour le vol d’un cheval (objet très précieux à l’époque), vous auriez payé trois pièces de monnaie. Or, pour l’humiliation d’un homme en présence d’un tiers vous en auriez payé douze…

La gravité du problème français réside dans le fait que le traitement irrespectueux des élèves continue à travers tout l’enseignement secondaire, les classes préparatoires et au-delà. Est-ce que cette tendance vient du fait que les enseignants actuels, qui étaient eux-mêmes traités de « nuls » dans leur enfance, font tout pour se venger en devenant adultes ? Est-ce qu’ils ne maîtrisent pas d’autres moyens permettant d’agir sur une classe ?

Nous savons tous que l’enseignement n’est pas un travail facile, néanmoins son importance devrait créer une situation où les métiers de l’enseignement soient parmi les plus prestigieux, leur accès le plus exigeant. Pour cela, certainement, il faudra créer une politique spécifique de l’État incluant le repositionnement sociétal et social des enseignants, pour aboutir à une situation où le respect envers leurs compétences vient naturellement aux élèves de tous les âges. Par ailleurs, une personne respectée et se respectant ne se permettra jamais d’humilier autrui.

Maintenant regardons les conséquences de la situation présente. Tout d’abord, accordons-nous sur le fait, que l’ampleur et la valorisation des conséquences économiques est impossible à évaluer.

Regardons les conséquences sociétales et humaines. Imaginez quelqu’un à qui durant toute son enfance on répète régulièrement qu’il est « nul » ou « moins que rien ». Comment cette personne va-t-elle évoluer dans sa vie d’adulte ?

À force de l’entendre, certains vont commencer à croire que, effectivement, ils ne sont bons à rien. À quoi sert-il de faire des efforts, dans ce cas ? Petit à petit ces personnes vont abandonner toutes leurs tentatives pour devenir quelqu’un, pour réaliser leurs rêves. À la fin nous obtenons une population de plus en plus significative de « décrocheurs », et de personnes qui vivotent en se contentant des minima de toute sorte.

D’autres types de personnalités vont s’endurcir et, en grandissant, vont vouloir se venger en humiliant à leur tour ceux qu’ils considèrent comme plus faibles qu’eux, pour s’élever au-dessus de la foule. Or les psychologues connaissent bien cette tendance à s’élever en rabaissant autrui : c’est l’attitude de personnes faibles et incertaines de leurs compétences…

Certaines autres personnes ayant fréquemment entendu les mots « nul » et « moins que rien » vont vouloir prouver à tout le monde que ceci n’est pas vrai, qu’elles sont des êtres significatifs et respectables. En le faisant, elles vont gaspiller leur temps, leurs talents et leur énergie pour réaliser, des années plus tard, qu’elles sont passées à côté de leur vie…

Le nombre d’opportunités que l’univers ouvre aux êtres humains est proche de l’infini. Chacun naît dans ce monde pour pouvoir réaliser son potentiel génétique à travers ces opportunités. Il est clair que dans le monde actuel personne n’y parvient, même ceux qui se croient en haut de la pyramide de la société. Le système d’éducation actuel est une des raisons de cela…

 

Source de photo : Wikimedia

 

Les opinions exprimées par les contributeurs de Vues & Revues leur sont propres et peuvent ne pas correspondre ceux de Vues & Revues.

Partager sur :

Lara STANLEY

Lara STANLEY écrit les analyses centrées essentiellement sur les sujets de l’économie, la finance et la société. Ayant travaillé dans les domaines de développement,...

Franz CONRAD

Franz CONRAD est un amateur des arts et de la culture. Il est également passionné par l’histoire en essayant de comprendre le mystère de...

Les commentaires sont fermés.