Climat et économie : le prochain choc européen viendra-t-il du froid ?

Sur le chemin vers un âge de glace économique ?

Au cours des dernières années, j’ai eu l’occasion de m’exprimer à plusieurs reprises devant des cercles économiques et d’affaires sur le thème de la prochaine période économique qui nous attend — une période que l’on peut comparer, par sa sévérité, à un âge de glace économique. Mais qu’en est-il du refroidissement climatique proprement dit ? Et si ce refroidissement venait à s’accélérer, quelles en seraient les conséquences pour nos économies ?

Il m’a paru utile de rouvrir ce dossier à la lumière d’un événement souvent oublié, mais peut-être décisif.

Le point de bascule : l’explosion de Deepwater Horizon (avril 2010)

Le 20 avril 2010, la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, appartenant à la compagnie britannique BP, explose dans le golfe du Mexique, non loin des côtes de la Floride. La catastrophe humaine et écologique fut immense. Mais il existe une autre victime, moins visible, de cet événement : le Gulf Stream lui-même.

Le golfe du Mexique est en effet le lieu où se forment les tourbillons et l’accélération du Gulf Stream, ce formidable courant océanique qui transporte les eaux chaudes de la mer des Caraïbes vers l’Europe. Sans ce tapis roulant thermique, l’Europe du Nord-Ouest connaîtrait des hivers bien plus rudes.

Or, une perturbation majeure de cette zone — comme une explosion sous-marine de grande ampleur, suivie de la dispersion de quantités massives de pétrole et de gaz — pourrait affecter ce mécanisme de manière durable. Si le tourbillon d’accélération est perturbé, le Gulf Stream ralentit. S’il ralentit, il refroidit davantage pendant son trajet vers l’Europe. Et s’il refroidit davantage, l’Europe se refroidit.

Une Europe au climat continental ?

Prenons quelques repères géographiques. Londres se situe par le 51e degré de latitude nord, soit très légèrement au sud de Moscou — approximativement à la latitude de Voronej. Pourtant, les hivers londoniens sont aujourd’hui bien plus doux que ceux de Voronej. Paris, quant à elle, se trouve au 48e degré nord, soit à la latitude de Volgograd. Mais les températures hivernales moyennes à Volgograd sont négatives, ce qui n’est pas le cas à Paris actuellement.

Si le Gulf Stream venait à ralentir durablement, ces écarts se réduiraient. L’Europe occidentale connaîtrait alors un climat continental, comparable à celui de la Russie européenne. Des hivers froids, des étés chauds, et des saisons intermédiaires raccourcies.

Je ne suis pas géophysicien. Je livre ici une information que j’ai recueillie et que je soumets à votre propre vérification. Le Gulf Stream a connu par le passé des cycles de léger ralentissement et d’accélération. Rien n’est donc écrit définitivement. Mais il serait irresponsable de ne pas envisager le scénario.

Conséquences économiques d’un refroidissement européen

Pour un économiste ayant une réflexion stratégique, un refroidissement climatique durable de l’Europe occidentale entraînerait des conséquences majeures sur au moins cinq plans.

1. La consommation d’énergie

Un hiver plus froid signifie une hausse massive de la demande de chauffage. Or, l’Europe dépend déjà largement des importations d’hydrocarbures. Une augmentation durable de la demande ferait pression sur les prix de l’énergie, alourdirait les factures des ménages et des entreprises, et creuserait les déficits commerciaux des pays importateurs nets. La compétitivité industrielle européenne, déjà fragilisée par des prix de l’énergie élevés, en prendrait un coup supplémentaire.

2. L’agriculture et la sécurité alimentaire

Un refroidissement réduit la saison de croissance végétale. Les rendements agricoles baisseraient, en particulier pour les céréales, les fruits et les légumes. L’Europe, qui n’est pas entièrement autosuffisante sur tous les plans alimentaires, verrait sa dépendance aux importations s’accroître. Les prix alimentaires augmenteraient, frappant d’abord les ménages les plus modestes. La question de la souveraineté alimentaire deviendrait encore plus critique qu’elle ne l’est déjà.

3. Les infrastructures et le bâtiment

Les infrastructures européennes ne sont pas toutes conçues pour des hivers russes. Routes, voies ferrées, réseaux électriques, bâtiments — tout cela devrait être adapté à des températures plus basses et à des chutes de neige plus fréquentes. Le coût de cette adaptation serait colossal, probablement de l’ordre de plusieurs centaines de milliards d’euros sur une à deux décennies. C’est un investissement que les budgets publics, déjà sous pression, auraient du mal à financer sans arbitrages douloureux.

4. Les assurances et la gestion des risques

Les assureurs devraient revoir leurs modèles climatiques. Les sinistres liés au froid (canalisations gelées, toitures effondrées sous le poids de la neige, accidents de la route) augmenteraient. Les primes d’assurance habitation et automobile s’élèveraient. Les États pourraient être amenés à créer des fonds de garantie spécifiques, ajoutant une charge supplémentaire aux finances publiques.

5. La migration et l’aménagement du territoire

Un refroidissement durable pourrait inverser les flux migratoires en Europe. Les régions méridionales (Espagne, Italie du Sud, Grèce) deviendraient relativement plus attractives que les régions septentrionales (Scandinavie, Allemagne du Nord, Royaume-Uni). Des mouvements de population à grande échelle sont envisageables, avec leurs cortèges de tensions sur le logement, les services publics et le marché du travail.

Le précédent du « petit âge glaciaire »

Il est utile de rappeler que l’Europe a déjà connu une période de refroidissement prolongée entre le XIVe et le XIXe siècle, ce que les climatologues appellent le « petit âge glaciaire ». Les rivières gelaient régulièrement, les récoltes étaient mauvaises, les famines fréquentes. Certes, notre société technologique est mieux armée pour faire face. Mais elle est aussi plus dépendante des chaînes d’approvisionnement mondialisées, plus vulnérable aux chocs systémiques.

L’économie de l’Europe n’est pas préparée à un refroidissement climatique. Tous nos modèles, toutes nos projections, tous nos investissements sont fondés sur l’hypothèse implicite d’un climat stable, voire en léger réchauffement. Si cette hypothèse se révélait fausse, ce serait toute notre stratégie économique à long terme qu’il faudrait revoir.

Conclusion : une hypothèse à ne pas négliger

Je ne tire pas ici de conclusions définitives. Je ne suis pas géophysicien. Je demande aux lecteurs compétents de vérifier par eux-mêmes les données sur le ralentissement du Gulf Stream. Mais en tant qu’économiste ayant une vision stratégique, je considère que toute hypothèse aux conséquences systémiques doit être explorée, même si sa probabilité paraît faible.

Or, les conséquences d’un refroidissement climatique durable seraient systémiques. Énergie, agriculture, infrastructures, assurances, démographie — tous les secteurs seraient touchés. Une telle configuration justifierait, à elle seule, une révision complète des plans nationaux d’adaptation au changement climatique, pour y inclure non pas le réchauffement, mais le refroidissement.

Ce n’est pas un scénario central. Mais c’est un scénario de « risque de queue » (tail risk) que tout stratège digne de ce nom se doit d’intégrer dans ses analyses. Car l’histoire nous enseigne que ce sont précisément ces événements-là — ceux que l’on croyait impossibles — qui finissent par se produire.

Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de Vues & Revues.

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Lara STANLEY

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