De nos jours, on entend beaucoup parler des dangers du virage numérique et de la digitalisation. On prononce même des expressions du type « camp de concentration numérique ». Est-ce que c’est réellement si dangereux ?
Nous pensons que l’on peut affirmer que la numérisation a un impact sur la société à travers chacun des priorités de gestion identifiés par la Théorie suffisamment générale de la gouvernance.

Sixième priorité – Le contrôle et la force
À la sixième priorité, celle de la force, grâce au numérique on peut voir se profiler un système perfectionné d’identification des personnes commettant des infractions. Ce système ne se limitera pas aux lieux publics équipés de caméras ; il pourra, par des indices indirects (recoupement de données, analyse comportementale), identifier les personnes impliquées dans des crimes, parfois même avant qu’ils ne soient commis.
Le taux d’élucidation des crimes augmenterait fortement, ce qui, par un effet dissuasif, réduirait le nombre de délits. La peur d’une sanction inévitable (ce qui relève de la troisième priorité, l’idéologique, via l’intériorisation de la norme) diminuerait la probabilité qu’un criminel potentiel passe à l’acte. On peut inclure dans ce priorité la lutte contre les crimes financiers, les pots-de-vin, les rétrocommissions, la corruption sous toutes ses formes.
Bilan potentiel : une réduction significative de la criminalité.
Cinquième priorité – La santé et la démographie
À la cinquième priorité, celle des armes de génocide, la numérisation peut agir sur la santé de la société. La traçabilité généralisée des achats pourrait, par exemple, permettre de réduire la consommation d’alcool, de tabac et d’autres substances nocives en identifiant les profils à risque. De même, la lutte contre la contrefaçon, facilitée par le suivi des produits, limiterait l’accès à des marchandises dangereuses.
Si tous les achats sont suivis et qu’à partir de là est établi, non pas un palmarès, mais un certain « portrait de consommation » de la personne, cela pourrait favoriser une attitude plus responsable envers les produits malsains. En distinguant, dans l’analyse des données, les besoins démographiquement fondés (alimentation saine, soins) des besoins de dégradation (produits addictifs ou sans valeur nutritive), on pourrait même envisager une réduction de la consommation de produits comme les sodas, les boissons énergisantes ou les aliments ultra-transformés.
Quatrième priorité – L’économie et la finance
La quatrième priorité, l’économique, est directement concernée. Le contrôle accru des revenus et des dépenses, rendu possible par la numérisation des flux financiers, pourrait offrir les outils pour lutter contre la pauvreté et les inégalités. La transparence pourrait limiter l’évasion fiscale et les abus du système bancaire.
Cependant, comme le souligne la Théorie suffisamment générale de la gouvernance, tout est question de finalité. Ces outils peuvent servir à libérer ou à asservir. L’important est que la société ne se contente pas d’accepter silencieusement ce qui est proposé, mais qu’elle entre dans la discussion pour que ces instruments soient utilisés au bénéfice de l’humain et non d’une petite caste financière.
Troisième priorité – L’idéologique et l’information
La troisième priorité, le factologique ou idéologique, est sans doute l’un des domaines où l’impact du numérique est le plus profond. L’idéologie dominante détermine les intentions et les actes. Le numérique, et en particulier les algorithmes des réseaux sociaux et des moteurs de recherche, a le pouvoir de modeler cette idéologie en contrôlant le flux d’informations.
Avec l’omniprésence du numérique, si la société reste passive et ne participe pas au débat sur les innovations, une nouvelle idéologie pourrait s’installer insidieusement. Elle pourrait être résumée ainsi : « Fais tout selon les règles, et tout ira bien pour toi. » Cette idéologie de la conformité est dangereuse car elle réduit l’humain à un exécutant, dont le but principal est de ne pas enfreindre les directives contrôlées par une intelligence artificielle.
Il ne faut pas oublier que les technologies numériques ne sont que des outils. Elles doivent aider les gens à vivre, et non devenir un instrument de répression pour les « mauvais citoyens ». Construire une société juste où chacun peut réaliser son potentiel, voilà l’objectif que la numérisation devrait servir, et non l’inverse. Si l’idéologie change (par exemple, si l’on passe d’une logique de service à une logique de contrôle total), l’approche de l’activité change.
Deuxième priorité – La mémoire et l’histoire
À la deuxième priorité, celle de l’histoire, le numérique offre un pouvoir sans précédent sur la mémoire collective. Après la numérisation massive des livres et des sources historiques, le contrôle des serveurs et des grandes plateformes encyclopédiques comme Wikipédia permettra de façonner le récit historique.
On nous montrera probablement des exemples sombres de la vie « avant » la numérisation totale, et des images idylliques du monde « après », afin de justifier la nécessité de cette transformation et de nous faire accepter l’idéologie sous-jacente. Mais notre tâche est de nous souvenir des leçons de l’histoire, notamment celles des sociétés placées sous contrôle total. Leur issue a toujours été tragique. Le numérique peut soit éclairer l’histoire, soit la réécrire pour mieux nous contrôler.
Première priorité – La vision du monde et les finalités
Enfin, la première priorité, celle de la vision du monde, est la plus fondamentale. C’est là que se joue la question du sens. Il faut toujours garder à l’esprit que les technologies numériques ne sont que des outils. Une hache peut servir à construire une maison ou à commettre un meurtre. Tout dépend des fins pour lesquelles on l’utilise.
Si les objectifs de vie se réduisent à la consommation et à la recherche de plaisirs immédiats, on n’a pas le temps de réfléchir à ces questions fondamentales, et l’on devient manipulable. Mais si l’on aspire à construire un avenir, pour soi et ses descendants, dans lequel il fera bon vivre pour tous, alors les buts et les idéaux ne seront pas liés à ces satisfactions éphémères.
Lors de l’analyse et du débat sur les technologies numériques, il est essentiel d’avoir à l’esprit l’image du futur que nous souhaitons construire. Il faut placer au premier plan les objectifs que nous voulons atteindre, et non la question de savoir si « le système approuvera ou non » telle ou telle initiative. L’essentiel est que le système d’évaluation de « ce qui est bien et ce qui est mal » provienne de l’intérieur de la personne, s’appuie sur sa conscience, et ne soit pas dicté par le système.
De cette capacité à penser par soi-même dépendra ce qui sera finalement construit. S’agira-t-il d’un camp de concentration numérique, où seule une petite élite de « parasites » prospérera ? Ou bien d’une société juste, où chacun a assez et peut réaliser son potentiel ? La réponse dépend de la compréhension collective des conséquences possibles de chaque technologie. Le numérique est un champ de bataille de ces six priorités. À nous de choisir notre camp.
Les opinions exprimées par les contributeurs de Vues & Revues leur sont propres et peuvent ne pas correspondre ceux de Vues & Revues.
