Introduction – l’épreuve des crises profondes
Les crises de phase, ces basculements historiques où l’ancien monde s’effondre sans que le nouveau soit encore visible, placent les sociétés face à un défi redoutable. Le chômage explose, l’activité économique se contracte, et les solutions conventionnelles – réductions d’impôts, aides ciblées, relances monétaires – peinent à produire leurs effets.
L’histoire offre pourtant une leçon précieuse. Lors des grandes dépressions du XXe siècle, une réponse s’est imposée avec une efficacité remarquable : les grands projets d’infrastructure lancés par les États. Non seulement ils créent des emplois à grande échelle, mais ils laissent à la postérité des actifs productifs qui continuent de servir l’économie pendant des décennies.
Le barrage Hoover, construit dans les années 1930 au cœur de la Grande Dépression, incarne cette stratégie. Il mérite que l’on s’y attarde.
Le barrage Hoover – une réponse à la Grande Dépression
Le barrage Hoover – connu initialement sous le nom de barrage Boulder – est une structure de 221 mètres de haut, érigée dans le Black Canyon, sur le fleuve Colorado, à la frontière entre l’Arizona et le Nevada. Sa construction, autorisée par le président Coolidge en décembre 1928, débuta en 1931 et s’acheva en 1936, deux ans plus tôt que prévu.
L’idée de maîtriser le Colorado n’était pas nouvelle. Dès les années 1920, les sept États du bassin (Arizona, Californie, Colorado, Nevada, Nouveau-Mexique, Utah et Wyoming) négocièrent un partage des eaux. En novembre 1922, ils signèrent le « Colorado River Compact », également connu sous le nom de « Compromis Hoover » – Herbert Hoover, alors secrétaire au Commerce, joua un rôle décisif dans cette médiation. Ce n’est qu’en 1928 que le Congrès approuva définitivement le projet.
Ce qui distingue Hoover Dam, ce n’est pas seulement son ampleur technique. C’est son insertion dans le contexte de la Grande Dépression. Alors que des millions d’Américains étaient sans emploi, le gouvernement fédéral accéléra le calendrier de construction spécifiquement pour créer du travail. Sur le chantier, jusqu’à 5 251 ouvriers furent employés simultanément. La plupart vivaient dans des campements temporaires avant que la ville de Boulder City ne soit achevée.
Les conditions de travail étaient extrêmes – chaleur torride, risques d’intoxication au monoxyde de carbone dans les tunnels, accidents fréquents. Les historiens estiment qu’au moins quatre-vingt-seize hommes perdirent la vie pendant la construction. Malgré cela, le chantier attira des dizaines de milliers de demandeurs d’emploi, prêts à accepter des salaires modestes pour nourrir leur famille.
Des retombées économiques considérables
Les effets du barrage furent immédiats et durables. Il irrigue plus de 700 000 acres de terres agricoles en Californie et en Arizona, produisant aujourd’hui plus d’un milliard de dollars de récoltes par an. Son réservoir, le lac Mead – l’un des plus grands lacs artificiels du monde – assure l’eau potable de 25 millions de personnes, de Los Angeles à Phoenix.
Les dix-sept turbines de la centrale hydroélectrique génèrent 4 milliards de kilowattheures par an, alimentant 1,3 million de foyers. Mais au-delà des chiffres, le barrage changea la culture américaine. L’électricité abondante et bon marché lança des campagnes de « électrification de votre foyer », popularisant les réfrigérateurs, les machines à laver et les cuisinières. Par ailleurs, les travailleurs du chantier, assoiffés de divertissement, contribuèrent à faire de Las Vegas la capitale du jeu qu’elle est aujourd’hui.
Le barrage a été inscrit au Registre national des lieux historiques des États-Unis en 1981.
D’autres exemples dans le monde
Hoover Dam n’est pas un cas isolé. Aux États-Unis mêmes, la Grande Dépression vit l’émergence de nombreux autres chantiers d’envergure, financés par le New Deal. Le programme de la Tennessee Valley Authority (TVA), lancé en 1933, transforma toute une région grâce à une série de barrages et d’infrastructures électriques. Le barrage Grand Coulee, dans l’État de Washington, commencé en 1933, devint l’un des plus grands ouvrages hydroélectriques du monde. Le barrage Fort Peck, dans le Montana, et le barrage Norris, dans le Tennessee, s’inscrivent dans la même dynamique de grands travaux publics.
L’administration Roosevelt finança également des milliers d’écoles, d’hôpitaux, de ponts, d’aéroports, de routes et de parcs. Le Civilian Conservation Corps planta à lui seul plus de 3 milliards d’arbres. Ces investissements massifs ne se contentèrent pas d’employer des millions de chômeurs : ils dotèrent le pays d’infrastructures qui soutiennent encore aujourd’hui son économie.
En Europe, la période de l’entre-deux-guerres vit également des projets d’infrastructure d’envergure, bien que souvent orientés vers la reconstruction plutôt que la simple relance. La ligne Maginot, en France, fut l’un des chantiers les plus coûteux et les plus emblématiques des années 1930, illustrant la capacité de l’État à mobiliser des ressources considérables – même si son utilité stratégique fut controversée. En Italie, la bonification intégrale des marais Pontins, achevée sous Mussolini dans les années 1930, transforma des zones insalubres en terres agricoles productives. En Union soviétique, les premiers plans quinquennaux lancés à la fin des années 1920 et dans les années 1930 financèrent la construction de gigantesques barrages (comme celui du Dniepr), d’usines sidérurgiques et de voies ferrées. Au Royaume-Uni, bien que moins massive, la création du réseau de « bypass » autour des grandes villes – les précurseurs des autoroutes modernes – bénéficia de financements publics dans les années 1930.
Pourquoi ces projets sont nécessaires aujourd’hui
La crise de phase que nous traversons aujourd’hui présente des similarités troublantes avec la Grande Dépression : chômage de masse, effondrement de pans entiers de l’économie, incapacité des solutions techniques classiques à produire un effet durable. Mais elle présente aussi des différences majeures : les chaînes d’approvisionnement sont mondiales, les systèmes financiers sont interdépendants, et l’automatisation remplace des emplois que l’on croyait protégés.
Dans ce contexte, les grands projets d’infrastructure retrouvent toute leur pertinence. Ils offrent plusieurs avantages décisifs :
– Un effet de levier immédiat sur l’emploi : chaque milliard investi crée des milliers d’emplois directs, et des dizaines de milliers d’emplois indirects dans les filières amont.
– Une production d’actifs durables : contrairement aux subventions ou aux aides ponctuelles, les infrastructures restent. Elles produisent de l’électricité, transportent des marchandises, irriguent des champs, connectent des territoires.
– Un signal politique fort : lancer un chantier d’envergure, c’est affirmer que l’État croit en l’avenir, qu’il est prêt à investir, à prendre des risques calculés. Cela change le moral d’une nation.
– Une stimulation de l’innovation : les grands projets obligent à repousser les frontières techniques, à inventer de nouveaux matériaux, de nouvelles méthodes. Hoover Dam fit ainsi la promotion du port obligatoire du casque de sécurité, une première dans le secteur de la construction aux États-Unis.
Conclusion – l’investissement public comme levier stratégique
Les crises de phase ne se résolvent pas par des mesures ponctuelles. Elles exigent une vision, un cap, une stratégie. Les grands projets d’infrastructure ne sont pas une solution miracle – ils ne répondent pas à toutes les pathologies économiques. Mais ils constituent un levier puissant, éprouvé par l’histoire, pour créer des emplois, relancer l’activité et préparer l’avenir.
Hoover Dam ne fut pas seulement un barrage. Ce fut une réponse à la désespérance, une preuve que la collectivité pouvait surmonter l’épreuve en se fixant un objectif commun, dépassant les intérêts particuliers. Aujourd’hui, alors que les tempêtes de la crise de phase s’accumulent à l’horizon, les États n’ont peut-être pas d’autre choix que de se tourner à nouveau vers ce type de stratégie.
Car comme l’écrivait l’écrivain anglais J. B. Priestley en contemplant le barrage achevé : « C’est le premier aperçu de ce que la chimie, les mathématiques, l’ingénierie et l’organisation à grande échelle peuvent accomplir lorsque la planification collective les unit et les inspire ».
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur.

