Introduction
À l’occasion de nombreux débats sur la réduction des dépenses publiques ou privées, je ne cesse d’être frappé par une approche que je considère profondément erronée. Lorsqu’il est question des budgets liés à l’éducation et à la formation, même des experts chevronnés utilisent systématiquement le terme de « dépenses ». Or, il est absolument évident que tout financement dirigé vers l’éducation – tout comme vers la recherche – constitue un investissement, non une dépense.
Cette distinction n’est pas simplement sémantique. Elle engage une vision fondamentale de la manière dont une société se projette dans l’avenir. Une dépense se consomme. Un investissement produit des bénéfices dans la durée, et son rendement peut et doit être évalué.
Un constat intuitif, validé par la science économique
Vous n’avez pas besoin d’un cours avancé de finance d’entreprise pour comprendre que l’éducation est un investissement rentable. L’intuition est à la portée de tous : une personne mieux formée gagne mieux sa vie, contribue davantage à l’économie, et coûte moins cher à la collectivité en termes de santé, de chômage ou d’assistance sociale. Plusieurs chapitres de mon livre Où est votre plan ? abordent ce sujet.
Cette intuition a été solidement confirmée par la recherche économique. Le Prix Nobel d’économie a été attribué à Theodore Schultz en 1979 et à Gary Becker en 1992 pour leurs travaux fondateurs sur la notion de capital humain. Ces chercheurs ont démontré, modèles à l’appui, que l’éducation n’est pas une consommation mais bien une accumulation de capital – au même titre que l’investissement dans des machines ou des infrastructures. La seule différence est que le capital humain est incarné dans les personnes, et qu’il est indissociable de leur personne.
L’éducation comme levier de réduction d’autres dépenses publiques
L’approche de l’économie comportementale (behavioural economics) nous offre un éclairage complémentaire. L’éducation est un investissement qui permet de réduire significativement de nombreuses autres dépenses, notamment celles de la sécurité sociale et du système de santé.
Prenons un exemple concret. Supposons que l’on introduise dans le système éducatif un cours hebdomadaire dédié à la santé et aux modes de vie sains. Ce cours serait construit par des experts en nutrition, des psychologues, des coachs sportifs, des spécialistes de médecine préventive – un contenu adapté à chaque niveau, du CP à la terminale. Dans cette situation, les enfants seraient mieux informés, donc plus incités à pratiquer un sport, à manger sainement, à résister aux messages publicitaires pour les sodas et les snacks industriels. Ils seraient moins malades, prendraient moins d’arrêts maladie une fois adultes, et coûteraient globalement moins cher au système de santé.
C’est un effet de levier considérable : un euro investi dans l’éducation préventive peut générer plusieurs euros d’économies dans le système de santé et d’assurance sociale.
L’économie comportementale : des exemples anglo-saxons
L’importance de l’éducation et l’approche comportementale sont mieux comprises et appliquées dans les pays anglo-saxons qu’en France, où la culture du « management par ordonnance » reste prégnante. Les travaux de Richard Thaler, Prix Nobel d’économie en 2017 et grand vulgarisateur de l’économie comportementale à travers son livre Nudge, ont eu une influence considérable. Conseiller économique de Barack Obama, David Cameron et Angela Merkel, Thaler a contribué à la création, dans plusieurs pays, de ce que l’on a appelé les « Nudge departments » – des unités dédiées à l’application des principes comportementaux aux politiques publiques.
Des personnes ayant travaillé dans ces structures ont ensuite été recrutées par de grandes banques de détail internationales (comme HSBC) ou par des entreprises spécialisées dans l’influence comportementale (comme Facebook). Ce phénomène démontre, s’il en était besoin, la valeur économique concrète des compétences issues de l’application des méthodes d’économie comportementale. Le secteur privé est prêt à payer cher pour des talents formés à ces approches – preuve que l’investissement dans ce type d’éducation est hautement rentable.
La formule de la valeur actuelle nette de l’éducation
Les travaux de l’école de Chicago de Gary Beckeront été poursuivis, notamment par Michael Gibbs, professeur d’économie à la même université. Dans son livre Personnel Economics in Practice, il introduit une formule permettant de calculer la Valeur Actuelle Nette (VAN) de l’investissement dans l’éducation.
Sans entrer dans le détail mathématique, cette formule prend en compte plusieurs paramètres :
- Le temps (années) entre l’entrée dans la vie active après les études et la fin de la carrière ;
- Les revenus perçus pendant cette période, comparativement à ce qu’ils auraient été sans les études entreprises ;
- Les bénéfices non matériels (plaisir d’apprendre, rencontres, ouverture intellectuelle) ;
- Le taux d’intérêt annuel (qui actualise les bénéfices futurs) ;
- Les frais de scolarité directs ;
- Les revenus auxquels on a renoncé pendant la durée des études.
Si la valeur obtenue par cette formule est positive, alors les études en valent la peine d’un strict point de vue financier. Dans la plupart des cas, pour l’enseignement supérieur, elle l’est très largement.
Les bénéfices non financiers : le plaisir d’apprendre
Au-delà des considérations purement économiques, je considère que les études procurent un plaisir intrinsèque – celui d’apprivoiser de nouvelles connaissances, de maîtriser de nouveaux outils, de rencontrer de nouvelles personnes, de s’élever pour voir de nouvelles perspectives. Ce bénéfice, bien que difficile à quantifier, est réel et doit entrer dans l’évaluation globale de l’investissement éducatif.
Les études avancées exigent beaucoup de temps, d’énergie et de moyens financiers. C’est précisément parce que c’est un investissement considérable qu’il doit être évalué sous plusieurs angles. Mais je sais pertinemment que le meilleur investissement que l’on puisse faire dans sa vie est un investissement dans l’éducation – que ce soit la sienne propre ou celle de ses enfants.
Ce n’est pas un simple postulat culturel. C’est une réalité économique documentée.
Les enjeux pour la France : un décrochage inquiétant
On se plaint régulièrement du décrochage de la France dans les classements internationaux du niveau des élèves en mathématiques, en physique, en histoire et dans d’autres matières. Cette tendance au « nivellement par le bas » – la baisse significative du niveau du système éducatif au cours des dernières décennies – est devenue un danger pour l’avenir du pays.
Dans cette situation, il est impératif de remonter le niveau dans toutes les matières scolaires. Cela aura pour conséquence mécanique que moins d’élèves atteindront le niveau du baccalauréat, puis celui de l’enseignement supérieur. Mais ce n’est pas un problème : c’est une opportunité. Les budgets ainsi libérés doivent être réorientés vers l’augmentation de la qualité des enseignants, la réduction du nombre d’élèves par classe, et l’achat de matériel et d’équipements scolaires adaptés.
Le même constat s’applique à l’université. Les professeurs qui enseignent au niveau du master se plaignent régulièrement que leurs étudiants ne maîtrisent pas les bases qui doivent être acquises en première ou deuxième année de licence. C’est le signe d’une fragilisation de la chaîne de formation, qui finit par affecter la compétitivité tout entière.
Conclusion : l’éducation, un investissement à augmenter en permanence
Tout ce qui précède démontre que les budgets dédiés à l’éducation ne sont pas une dépense, mais bien un investissement stratégique – et que, dans le contexte actuel de développement exponentiel du progrès technologique, ce budget doit être en permanence augmenté, au même titre que le budget de la recherche et développement.
Les raisons en sont multiples :
- L’accélération technologique exige une formation continue tout au long de la vie. Les métiers se transforment, les compétences se renouvellent. Un pays qui n’investit pas dans l’éducation voit son capital humain se déprécier aussi sûrement que ses machines deviennent obsolètes.
- La compétitivité économique dépend désormais essentiellement de la qualité de la main-d’œuvre, non plus de l’abondance des ressources naturelles ou du coût de la main-d’œuvre peu qualifiée.
- La cohésion sociale repose sur une population capable de comprendre le monde dans lequel elle vit, d’exercer son esprit critique, et de participer activement à la vie démocratique.
- L’innovation – dont dépend notre avenir – naît de la rencontre entre des esprits bien formés, des financements de recherche, et des infrastructures de qualité.
Pour ces raisons, un pays qui réduit son budget d’éducation dans l’espoir d’équilibrer ses comptes à court terme commet une erreur stratégique majeure. Il sacrifie l’avenir pour le présent. Il décapitalise sa ressource la plus précieuse – son peuple.
L’éducation n’est pas une charge. C’est le meilleur investissement qu’une société puisse faire.
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Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et reflètent son analyse à la date de rédaction.

