Introduction
Dans mon livre « Où est votre plan ? », j’ai décrit en détail le phénomène majeur qui transforme tous les aspects de nos sociétés actuelles. Il s’agit de la Loi du Temps.
Sa définition peut être formulée ainsi : le ratio des fréquences du temps biologique et du temps social, et de leur interconnexion dans le processus historique global, porte le nom de la Loi du Temps. J’y ai même proposé une formule décrivant ce phénomène, dont je rappellerai les éléments essentiels dans les lignes qui suivent.

Compte tenu de l’importance et de l’impact de la Loi du Temps – sur nos économies, nos organisations, nos vies professionnelles et personnelles – je pense que ce concept doit sortir du cadre d’un livre et se manifester sous forme d’un article. Il mérite d’être discuté, débattu, et surtout, appliqué par ceux qui cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent et à prendre des décisions éclairées.
L’objet de cet article est donc de présenter la Loi du Temps, d’en expliquer les mécanismes et d’en tirer les conséquences économiques et stratégiques pour les années à venir.
Il était une fois… Jacquouille la Fripouille
Imaginons une personne née avant le XIXe siècle. Dans son enfance, le petit Jacquouille la Fripouille (ou tout autre personnage de la même époque) aimait bien observer la charrette du voisin qui partait au marché tous les matins. Les décennies ont passé, mais le respectable Monsieur Jacques, avec sa barbe blanche, voyait toujours la même charrette partir au marché tous les matins. Peu de changements se produisaient pendant la vie d’une personne.
Maintenant, supposez que vous habitiez au même endroit pendant toute votre vie. Installez-vous près de la fenêtre et réfléchissez : le paysage et les scènes de vie que vous voyez restent-ils les mêmes d’année en année ? Il est peu probable qu’il en soit ainsi. Combien de modèles de voitures avez-vous vu défiler sur le marché au cours de votre vie ? Pensez aux différentes marques commerciales : certaines ont disparu, d’autres ont conquis le marché. Regardez dans le monde professionnel autour de vous : combien de générations d’outils avez-vous vu changer ?
Nous avons l’impression que le monde défile comme les images accélérées d’un film ; tout va de plus en plus vite. La même chose se produit maintenant avec toute la structure de notre société.
Une autre histoire des pyramides
Dans le « monde d’avant », la société était organisée de manière très hiérarchisée. La majorité de la population se trouvait à la base de la pyramide sociale, tandis que les représentants des élites, en nombre très limité, étaient placés dans les étages supérieurs.

Les connaissances – qu’il s’agisse des sciences, de l’art ou de la compréhension générale du monde – étaient distribuées de manière inverse. La population à la base de la pyramide était d’abord complètement illettrée dans tous les sens du terme, puis éduquée a minima avec le temps. Plus vous montiez dans les niveaux de la pyramide, plus complètes et cohérentes étaient les connaissances dans tous les domaines.
Ainsi, dans le monde traditionnel, la pyramide des connaissances était inversée par rapport à la pyramide hiérarchique de la société, sa partie la plus large étant située vers le haut. Remarquons que cette structure n’est pas prédéterminée génétiquement : elle est due à l’organisation humaine.
La stabilité de l’organisation pyramidale hiérarchique de la société reposait sur la stabilité de la pyramide des connaissances. Par conséquent, si la pyramide des connaissances est atteinte par l’érosion et qu’une partie des connaissances descend vers le bas, alors la pyramide hiérarchique perd sa stabilité.
Le nouvel état informationnel, décrit par la Loi du Temps, agit de cette manière il détruit l’organisation séculaire de la société et provoque l’érosion de ces deux pyramides.

Illustration par la réalité professionnelle
Illustrons la Loi du Temps en nous projetant dans la réalité physique d’une vie professionnelle.
Supposons que vous viviez dans l’Égypte ancienne et que vous vouliez vivre confortablement. Vous avez des esclaves. Pour qu’ils augmentent votre prospérité, vous leur transmettez une toute petite partie de vos connaissances : vous apprenez à l’un à scier le bois, à l’autre à raboter le bois, au troisième à planter des clous. Vos esclaves fabriquent des tabourets que vous vendez. Vous vivez ainsi confortablement toute votre vie.
Cela signifie que, dans l’état informationnel de l’époque, il suffisait de donner une petite portion de connaissances à vos esclaves une fois dans leur vie pour qu’ils parviennent à satisfaire leurs besoins vitaux et votre prospérité. La situation était très similaire pendant des millénaires, qu’il s’agisse de l’Empire romain ou d’autres formations sociétales. Vers le Moyen Âge, vous auriez peut-être pris un quatrième esclave et lui auriez appris à peindre les tabourets pour diversifier votre offre.
La situation a commencé à changer sensiblement vers le XIXe siècle, où il fallait former vos ouvriers à la connaissance de nouveaux outils et de nouvelles machines. Il fallait même apprendre à certains à lire et à compter, pour qu’ils comprennent les instructions des ingénieurs et qu’ils sachent d’écrire et compter les pièces qu’ils produisaient.
Aujourd’hui, quelle que soit la personne que vous embauchez, pour assurer son efficacité dans le travail, il vaut mieux la former aux nouvelles méthodes et aux nouveaux outils au moins tous les deux à cinq ans, voir tous les six mois, – en fonction de votre domaine d’activité. Ainsi, la base de la pyramide hiérarchique de la société commence à accéder à des informations qui étaient précédemment détenues uniquement par les élites. La pyramide des connaissances fond comme un cône de glace au soleil, et, par conséquent, la pyramide hiérarchique de la société fond également.
Pour revenir à notre image des esclaves fabriquant des tabourets, nous arrivons à un constat paradoxal. En tant que propriétaire d’une entité de production, pour continuer à vivre bien, vous êtes obligé d’enseigner de plus en plus de connaissances à vos ouvriers. Plus vous leur donnez de connaissances, moins ils restent des « esclaves » dépendants de vous. Logiquement, il ne faudrait donc pas leur transmettre toutes ces connaissances. Mais si vous arrêtez de leur donner de nouvelles connaissances, leur travail devient moins efficace, leurs produits perdent en compétitivité, vos entreprises ralentissent, et vous ne pouvez plus vivre confortablement. Vous êtes donc contraint de donner à vos travailleurs de nouvelles connaissances, de les former de plus en plus… C’est le piège de la Loi du Temps.
Les rythmes biologiques et technologiques
Schématisons ces changements dans l’échange d’information à l’échelle des générations. Les générations changent environ tous les 25 ans, car, historiquement, en moyenne, une femme a son premier enfant entre 20 et 25 ans. Ce changement des générations est, en quelque sorte, la fréquence biologique du temps dans notre société. Elle est toujours à peu près la même à travers l’histoire.

Ce n’est pas le cas de la fréquence des changements technologiques. Prenons les moyens de communication : d’abord des pigeons voyageurs, des coursiers à cheval ; puis le courrier transporté en carrosse ; puis les premières voitures, les avions ; ensuite les téléphones, les ordinateurs, les satellites… La fréquence de remplacement des technologies s’accélère de plus en plus.

Si nous comparons la vitesse de renouvellement de l’information biologique (génétique) à travers les générations avec la vitesse de changement des technologies (la vitesse du changement social), nous voyons que, pendant des millénaires, les technologies ne changeaient que très peu (ou pas du tout) au cours de la vie d’une personne. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.
Nous vivons dans une période où la fréquence sociale est supérieure à la fréquence biologique. Cela signifie qu’au cours de la vie d’une seule génération, l’état informationnel du monde se renouvelle à plusieurs reprises.
Conséquences économiques et sociales de la Loi du Temps
1. Une pression adaptative croissante
Ce renouvellement accéléré de l’état informationnel agit comme un facteur oppressant dans la vie des êtres humains. Ceux qui ne parviennent pas à s’adapter à ces changements en pâtissent. Les observations sont nombreuses : le nombre de personnes ayant recours pour la première fois aux associations d’aide alimentaire augmente ; les dépressions et les états de désespoir se multiplient. L’incapacité de s’adapter au nouvel état informationnel mène vers l’extinction progressive de notre capacité d’agir efficacement.
2. L’obsolescence accélérée des cadres juridiques
Supposons qu’une assemblée nationale vote une nouvelle loi. Entre le moment où cette loi a été conçue, écrite, débattue, votée et mise en application, la société et ses besoins auront changé. La nouvelle loi devient obsolète, inopérante. On invente alors une loi pour faire fonctionner la précédente, mais le temps qu’elle arrive sur le terrain, elle devient obsolète à son tour, et ainsi de suite. La gouvernance « par ordonnance », à l’ancienne, n’a plus de sens.
3. L’accélération des réactions et la fin de l’impunité
Le nouvel état informationnel a créé une situation où tous les événements du quotidien se déroulent à une vitesse accélérée. Les réactions et les réponses à toutes les actions, à toutes les paroles, sont quasi immédiates. Observez les débats sociétaux qui s’enflamment à chaque fuite d’information concernant une rémunération excessive d’un dirigeant ou le comportement peu éthique d’un homme politique. Ceux qui croient qu’ils vivent encore dans un monde de « tout permis » n’ont pas réellement compris ce que signifie vivre dans ce nouvel état informationnel. Dans cet état, il n’est pas non plus très sensé de brasser l’air sur des sujets que l’on ne maîtrise pas, car l’incompétence devient rapidement apparente.
4. La fin de la gouvernance centralisée
Si, auparavant, avec le mode de commandement et d’administration, on pouvait atteindre des résultats en disant « creusez des trous ici, bouchez les trous là-bas », aujourd’hui ce mode de fonctionnement est proche de l’impossible. La situation change très vite, et le dirigeant assis dans son fauteuil à Paris ne sait pas très bien ce qui se passe dans sa filiale en province ou à l’étranger, car tout a changé maintes fois depuis sa dernière visite et même depuis le dernier rapport généré par le système d’information de son organisation.
C’est pourquoi il faut adopter l’autogouvernance et l’autogestion, où le pouvoir de décision est décentralisé. D’ailleurs, comme nous l’avons vu dans d’autres travaux, c’est le modèle et la tendance forte pour les entreprises qui réussissent. Toutefois, pour prendre de bonnes décisions, les personnes à qui la gestion locale est transférée doivent comprendre correctement ce qui se passe autour d’elles. Pour cela, il faut leur donner les connaissances nécessaires…
Ainsi, la Loi du Temps est un impératif très fort qui entraîne de nombreuses conséquences très sérieuses.
5. La crise de l’éducation
La Loi du Temps explique également pourquoi les programmes scolaires ne sont plus adaptés aux besoins de la société. Prenons l’histoire : on apprenait l’histoire ancienne, médiévale, moderne. Maintenant, il faudrait apprendre le postmoderne, avec toutes les révolutions technologiques et sociétales que nous vivons. Faute de temps, on tend à rendre le programme plus dense ou à allonger la durée des études. Mais cette approche n’est plus adaptée.
Pendant que vous enseignez à quelqu’un à l’université pendant cinq ans une matière ou une technologie, celle-ci aura eu le temps de changer. À sa sortie, le pauvre étudiant qui a absorbé toutes ces vastes connaissances s’apercevra qu’elles sont devenues… obsolètes.
La solution n’est pas d’accumuler les faits, mais de donner des méthodes – des méthodes qui serviront chaque fois que la personne se trouvera dans une situation nouvelle, où elle devra comprendre, trouver et assimiler les connaissances nécessaires, et prendre des décisions appropriées.
Cela exige un changement radical de comportement : les générations actuelles et futures doivent étudier et apprendre toute leur vie. La vie doit être considérée comme un chemin d’apprentissage continu.
6. La tension entre élites et population
Au quotidien, une part croissante de la population comprend intuitivement ces changements, car les gens ont besoin de s’adapter pour nourrir leurs enfants et s’occuper de leurs proches. Or, les élites qui les gouvernent au jour le jour s’accrochent à l’ancien système. La fine couche de la plus haute élite, au sommet de la pyramide, comprend également la situation. Mais pour bien faire son travail, elle a besoin de s’appuyer à la fois sur les élites intermédiaires et sur les masses. Elle se trouve ainsi dans une position de grand écart, car la large couche des élites intermédiaires veut rester où elle est, tandis que la majorité de la population avance de plus en plus loin.
Conclusion : un impératif stratégique
La Loi du Temps n’est pas une théorie abstraite. C’est une description rigoureuse de la dynamique informationnelle dans laquelle nous sommes plongés. Ses conséquences sont multiples et touchent tous les aspects de la vie économique et sociale :
- Pour les entreprises : elles doivent décentraliser leurs décisions, former en continu leurs équipes, et accepter que les modèles hiérarchiques traditionnels soient devenus inopérants.
- Pour les États : la gouvernance centralisée et la régulation par la loi seule ne fonctionnent plus. Il faut investir dans la formation méthodologique des citoyens et déléguer l’autonomie décisionnelle.
- Pour les individus : l’apprentissage tout au long de la vie n’est plus une option – c’est une condition de survie professionnelle et personnelle.
Le nouvel état informationnel exige l’amélioration de la qualité de gouvernance à tous les niveaux. Cela signifie qu’il faut donner à tous une méthodologie permettant d’avoir une vision et une compréhension complètes du monde qui nous entoure – depuis les processus globaux de la planète, de l’univers, de la biosphère, jusqu’aux systèmes sociaux, du plus grand au plus petit.
La Loi du Temps est un impératif. S’y adapter est la condition de notre résilience collective.
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et reflètent son analyse à la date de rédaction.

