Un constat qui s’impose à tous
Le système de retraites par répartition traverse une zone de turbulences. La démographie se retourne, le nombre d’actifs diminue, les cotisations peinent à suivre. Face à ce malaise, une voix revient régulièrement, comme une ritournelle que l’on croirait nouvelle : et si l’on passait à la capitalisation ?
L’idée séduit. Elle promet de transformer chaque cotisant en investisseur, chaque euro versé en patrimoine personnel. Elle flatte l’individu, caresse l’idée de liberté, et semble offrir une échappatoire aux impasses du régime par répartition. Mais avant de céder à cette tentation, il convient d’en examiner les fondements avec lucidité. Car la capitalisation n’est pas une solution universelle. Elle comporte des risques que l’on préfère trop souvent ignorer.
L’histoire nous rappelle que les marchés ont leurs hivers
Prenons un instant de recul. Le 3 septembre 1929, l’indice Dow Jones atteignait son plus haut niveau d’avant-guerre : 381,17 points. Puis vint le krach. Et la Grande Dépression. Et l’attente. Une attente interminable pour ceux qui avaient placé leurs espoirs dans la hausse continue des actions. Car ce n’est que le 23 novembre 1954, soit vingt-cinq ans plus tard, que l’indice retrouva son niveau d’avant la chute.
Vingt-cinq ans. Une génération entière. Pour un salarié qui avait prévu de prendre sa retraite en 1930, l’horizon s’est brutalement éloigné. Il lui aurait fallu travailler jusqu’à un âge que personne n’aurait osé imaginer. Ce n’est pas un scénario de pessimiste. C’est un fait historique. Les marchés financiers ne sont pas des longs fleuves tranquilles. Ils connaissent des tempêtes, et celles-ci durent parfois bien plus longtemps que les mandats des gouvernements qui les traversent.
L’illusion d’une sécurité récente
On pourrait objecter que le monde a changé, que les régulations sont plus solides, que les banques centrales veillent. L’histoire récente invite pourtant à la prudence. La crise financière de 2007-2009 a brutalement rappelé que la mémoire des marchés est courte, mais que leurs soubresauts, eux, sont tenaces.
En France, on a peu parlé de cet aspect du drame. Mais dans les pays anglo-saxons, où la retraite par capitalisation est largement répandue, les conséquences furent immédiates et douloureuses. Dans les cercles professionnels londoniens, j’ai rencontré plusieurs personnes contraintes de reporter leur départ à la retraite. Leurs plans d’épargne, investis en bourse, avaient fondu comme neige au soleil. En quelques mois, une vie de travail avait perdu une partie substantielle de sa valeur.
Aux États-Unis, le phénomène a pris une dimension presque tragique. Les usines américaines du groupe L’Oréal, m’a-t-on raconté, ont dû reprendre à temps partiel d’anciens salariés de plus de soixante-dix ans. Ces hommes et ces femmes, qui s’étaient préparés à une retraite paisible, avaient vu leurs plans 401(k) – ces précieux comptes d’épargne retraite adossés aux marchés – s’effondrer du jour au lendemain. Leur seul tort : avoir fait confiance à un système qui promettait la sécurité mais ne garantissait que le risque.
Le risque de phase : ce que la capitalisation ignore
Nous vivons aujourd’hui une crise de phase. Ce n’est pas une récession ordinaire. C’est un basculement structurel, où les principes économiques qui ont gouverné les quatre derniers siècles cessent de s’appliquer. La crise financière que nous pressentons, que l’on repousse par des artifices techniques toujours plus sophistiqués, finira par arriver. Elle sera d’autant plus violente que les déséquilibres se seront accumulés.
Dans ce contexte, confier le financement des retraites à la bonne fortune des marchés relève de l’inconscience. Car lorsque la tempête éclatera, ce ne seront pas les banquiers qui en paieront le prix. Ce seront les futurs retraités, ceux qui auront eu le malheur de naître au mauvais moment, de vouloir quitter la vie active l’année où les cours s’effondrent.
La capitalisation n’est pas un système injuste. Elle n’est pas non plus un système absurde. Elle est simplement inadaptée à une partie de la population. Pour ceux qui disposent d’un patrimoine conséquent, d’une capacité à lisser les risques sur plusieurs décennies, d’une faculté à attendre que les marchés se retournent, elle peut avoir du sens. Pour le salarié moyen, pour l’agent de maîtrise, pour l’ouvrier qualifié, elle est une loterie dont les billets sont payés par une vie de travail.
Conclusion : une question sans réponse simple ?
Alors, que faire ? Je ne viens pas ici apporter une solution miracle. Je n’en ai pas. Les régimes par répartition sont à bout de souffle, les régimes par capitalisation sont dangereux pour les plus fragiles. La vérité, c’est que nous entrons dans un territoire inconnu, où les vieilles recettes ne fonctionnent plus et où les nouvelles n’ont pas encore été inventées.
Mais une chose est sûre : ce n’est pas en ressortant les manuels du XXe siècle que nous résoudrons le problème. La crise de phase que nous traversons exige une inventivité à la hauteur de ses enjeux. Elle exige que l’on cesse de penser les retraites comme un problème d’arithmétique et qu’on les repense comme un problème de civilisation.
La retraite n’est pas seulement une question de comptes. C’est une promesse faite à ceux qui ont travaillé toute leur vie. Une promesse de dignité, de repos, de sécurité. Si nous ne savons pas comment la tenir, ayons au moins l’honnêteté de le dire. Et le courage d’imaginer autre chose.
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur.

