Nous vivons une époque où les mauvaises nouvelles semblent se multiplier. Crises économiques, guerres, catastrophes climatiques, tensions sociales – le flot est continu, le ton alarmiste, et l’impression d’un monde au bord du gouffre est devenue une compagne quotidienne.
Mais cette perception est-elle fidèle à la réalité ? Ou bien sommes-nous victimes d’un biais de perception, d’une illusion d’optique historique qui nous fait voir le monde plus sombre qu’il ne l’est vraiment ?
C’est précisément la question que se posait l’historienne américaine Barbara Tuchman, lorsqu’elle formula, presque en passant, ce qui allait devenir la « Loi de Tuchman ». Une loi qui, aujourd’hui, offre une grille de lecture précieuse pour décrypter notre époque saturée d’informations.
La Loi de Tuchman – une observation de bon sens
Barbara Tuchman, historienne et écrivaine américaine, a formulé ce principe dans la préface de son ouvrage A Distant Mirror : The Calamitous 14th Century (1978), consacré au XIVe siècle européen – une période marquée par la guerre de Cent Ans, la peste noire et les révoltes populaires.
Sa formulation est simple : « Le fait de rapporter un événement par écrit multiplie son ampleur apparente par un facteur de 5 à 10 (ou par tout autre coefficient au choix du lecteur). »
En d’autres termes, lorsque des événements malheureux sont documentés, décrits, racontés par les chroniqueurs de l’époque, ils prennent une dimension disproportionnée dans notre perception. Ce qui était, dans la réalité, sporadique, localisé, circonstancié, apparaît dans les sources comme une vague continue de désastres.
Cette loi ne nie pas la réalité des catastrophes. Elle invite simplement à la relativiser. Les chroniqueurs, les historiens, les journalistes – tous ont une tendance naturelle à enregistrer ce qui sort de l’ordinaire : les guerres, les épidémies, les révoltes. La vie ordinaire, la stabilité, la paix – ces choses-là ne font pas les titres. Et pourtant, elles constituent l’essentiel de l’existence humaine.
L’obsession des sources – quand les historiens racontent la catastrophe
Tuchman, qui s’intéressait aux périodes troublées de l’histoire, avait une conscience aiguë de ce biais. En étudiant le XIVe siècle, elle s’aperçut que la plupart des sources disponibles étaient des chroniques rédigées par des religieux ou des notables, et qu’elles se concentraient presque exclusivement sur les catastrophes.
Famines, pestes, massacres, pillages – tout cela était abondamment noté. Mais la vie quotidienne des paysans, le commerce paisible, les mariages, les naissances, les récoltes abondantes – tout cela restait dans l’ombre des archives.
« Si l’on s’en tenait aux chroniques, écrivait-elle, on croirait que le XIVe siècle fut une ère de chaos permanent. En réalité, la plupart des gens vivaient, travaillaient, aimaient et mouraient de vieillesse, comme à toute époque. »
Ce constat est d’une actualité brûlante. Car ce qui vaut pour les chroniques médiévales vaut aussi pour les médias d’aujourd’hui.
La Loi de Tuchman à l’ère du « slop » informationnel
Aujourd’hui, la Loi de Tuchman s’applique avec une force décuplée. Non seulement les journalistes documentent les catastrophes, mais ils le font en temps réel, sur tous les canaux, et avec une puissance de répétition que les chroniqueurs médiévaux n’auraient jamais pu imaginer.
Le résultat est un sentiment d’urgence permanent, une perception biaisée du monde, une anxiété diffuse qui nous fait croire que tout s’effondre, que la violence est partout, que la crise est la norme.
L’IA générative ajoute une nouvelle couche à ce phénomène. Le « slop » numérique – cette masse de contenus médiocres, parfois faux, souvent alarmistes – inonde l’internet. Il amplifie encore la Loi de Tuchman, en multipliant les récits de catastrophes, y compris celles qui n’existent pas ou qui sont exagérées.
Les conséquences – quand la perception devient réalité
Ce biais cognitif collectif a des conséquences bien réelles. Il façonne nos choix politiques, nos décisions économiques, nos comportements individuels.
La crise de confiance dans les institutions. Lorsque les médias ne montrent que les échecs, les scandales et les crises, la confiance dans les gouvernements, les entreprises, les corps intermédiaires s’érode. On oublie tout ce qui fonctionne.
La polarisation sociale. Un monde perçu comme dangereux et imprévisible pousse les individus à se replier sur leurs certitudes, à se méfier de l’autre, à voter pour des solutions radicales.
L’épuisement collectif. L’hyper-exposition aux mauvaises nouvelles crée une fatigue mentale, un sentiment d’impuissance, une désaffection pour le débat public.
Le risque de l’inaction. Paradoxalement, l’impression que le monde est si chaotique qu’on ne peut rien y faire peut conduire à la résignation et à l’immobilisme.
Que faire ? – une exigence de discernement
La Loi de Tuchman ne nous invite pas à l’aveuglement optimiste. Elle nous appelle simplement à la lucidité.
- Lire en contexte. Une information n’a pas de valeur absolue ; elle s’inscrit dans un flux, une moyenne, une tendance. Il faut savoir la relativiser.
- Distinguer le bruit du signal. L’essentiel est rarement ce qui fait le plus de bruit. Les transformations profondes sont souvent silencieuses.
- Cultiver le temps long. Les médias vivent dans l’instantané. L’historien, le stratège, le citoyen éclairé doivent regarder au-delà.
- Ne pas confondre les maux du monde avec l’état du monde. Il y a toujours eu des catastrophes. Il y a toujours eu aussi des moments de paix, de beauté, d’innovation. L’un n’invalide pas l’autre.
Conclusion – une grille pour ne pas perdre le nord
La Loi de Tuchman ne résout pas les problèmes du monde. Mais elle nous offre un outil précieux pour les regarder en face sans nous laisser submerger.
Elle nous rappelle que notre perception du monde est toujours médiatisée, toujours filtrée, toujours sujette à des biais. Elle nous invite à la prudence – non pas pour nier les difficultés, mais pour les mettre à leur juste place.
Car comme l’écrivait Tuchman elle-même : « L’historien doit se méfier de ses sources, non parce qu’elles mentent, mais parce qu’elles ne disent jamais tout. »
À l’ère du « slop » numérique, cette méfiance est plus que jamais une vertu économique et politique.
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur.

