L’Effondrement des anciens mondes et l’émergence d’un nouveau paradigme : pour une stratégie de phase lors d’une crise de phase

Nous vivons une époque où l’apparence du chaos masque une profonde et brutale transformation structurelle. Pour le décideur, l’économiste, ou tout individu cherchant à se projeter dans un avenir professionnel et personnel, l’erreur la plus dangereuse serait de prendre ces phénomènes pour une simple succession de crises aléatoires. Ce que nous observons – de la fragmentation géopolitique à la mutation des modèles productifs – est en réalité une crise de phase, un point de bascule où s’effondrent simultanément plusieurs cycles historiques pour laisser place à un monde dont les contours commencent seulement à se dessiner.

Cet article a pour ambition de dépasser l’analyse conjoncturelle pour offrir une grille de lecture stratégique. En synthétisant des travaux de think-tanks internationaux et en les confrontant à une analyse économique de terrain, nous proposons ici les huit exigences pronostiques qui doivent fonder toute stratégie viable pour les décennies à venir.

1.    Crise de phase, effondrement de la mondialisation, crise alimentaire

Nous ne traversons pas une simple récession ou une guerre commerciale. Nous sommes à l’intersection de plusieurs fins de cycles majeurs, car par coïncidence, plusieurs cycles complètement différents, qui ne sont ni connectés ni corrélés les uns avec les autres, se sont retrouvé en même temps à leur point le plus bas, le plus négatif :

  • La fin du cycle de phase industrielle, dont la globalisation fut l’ultime expression. Toute phase de développement se termine par la globalisation du mode de production existant dans tout l’espace disponible pour ce mode de production.
  • La fin du cycle de 700 ans de la civilisation européenne, marquée par une fatigue civilisationnelle sans précédent.
  • Et, dans certaines régions, il y a un phénomène particulièrement désagréable : la crise du format de la pensée et du format de la connaissance.

Ces trois crises se superposent à la fin d’autres cycles économiques, sociaux et civilisationnels. Le fait que ces crises et ces fins de cycles coïncident est certainement un hasard, mais il faudra s’en sortir d’une manière ou d’une autre.

Tout cela est fortement aggravé par deux caractéristiques principales d’une fin du cycle de phase de développement :

  • Toute action (ou inaction) est poussée jusqu’à son terme, jusqu’à des conséquences négatives proprement inimaginables, alors qu’il aurait été possible, un peu plus tôt, de traiter la situation et de la résoudre de manière bien plus positive pour toutes les parties prenantes.
  • Tout se fait très lentement.

À cela s’ajoutent divers processus politiques. Il va sans dire que toute crise, toute crise de phase commence et se poursuit comme une crise des élites. Cela signifie que nous sommes confrontés à une crise des élites aux niveaux régional, national, macro-régional et mondial. Nous avons décrit certains aspects de la crise des élites dans le livre Où est votre plan ? ; ainsi nous ne nous attarderons pas particulièrement sur les détails de ce sujet.

Parfois, la question suivante est posée : « Comment cela a-t-il pu arriver que, lorsqu’une crise profonde se propage en Occident, les personnalités actuelles soient au pouvoir ? N’y a-t-il pas en France, sinon une Jeanne d’Arc, au moins un de Gaulle ? Ou au moins un Clemenceau ? » La réponse est « non ». En temps de crise, les élites d’un certain type arrivent au pouvoir : on les appelle « les élites du développement durable », dans le sens où, au fond d’elles-mêmes, ces élites attendent que la crise passe d’elle-même et que tout redevienne bien et beau, comme avant. Mais la crise ne passe pas. Et c’est, en général, la condamnation de ces élites.

Mais le problème sous-jacent est que, dans un contexte de crise, le changement des élites est également presque impossible. Autrement dit, la décision de changer les élites aggrave considérablement une situation déjà mauvaise. D’où le blocage classique. Il est clair que les élites au pouvoir ne peuvent pas faire face à la situation, mais, d’une part, on ne sait pas par qui les remplacer, et, d’autre part, on ne sait pas comment survivre à la période de transition. En outre, les élites nouvellement arrivées au pouvoir commenceraient tout le travail de stratégie à partir de zéro, or beaucoup de temps est déjà perdu. C’est dans cette situation que nous sommes obligés de travailler et de réfléchir.

Quant à la crise alimentaire, elle n’épargnera que les pays dotés d’une véritable autonomie alimentaire. La France, en théorie autosuffisante, devra confronter sa réalité productive à ce défi.

2.    Guerres macro-régionales

Tout changement de phase dans le développement de la société s’accompagne d’événements chaotiques. Le passage du féodalisme au capitalisme s’est fait par la guerre de Trente Ans, une série de conflits régionaux qui se sont déroulées essentiellement en Europe entre 1618 et 1648 et qui ont abouti aux traités de Westphalie, lesquels ont structuré le monde jusqu’à nos jours. Nous sommes entrés, depuis 2012, dans une période de guerres et de catastrophes dont la phase principale pourrait s’étendre de 2025 à 2055.

Nous connaîtrons surtout le temps des guerres relativement locales. Si certains prédisent une guerre mondiale dans les années 2030, nous croyons pour notre part, conformément à la Loi du Temps (décrite dans le livre Où est votre plan ?), que cette guerre globale n’aura pas lieu. Dans tous les cas, les conflits locaux se multiplieront, posant une question fondamentale : celle de la gouvernance. Or, compte tenu de la crise des élites, il n’existe plus de réponse claire à cette question.

Cette vacance du pouvoir, couplée à des tensions armées récurrentes, accélère la tendance à l’autarcie et à la sécurisation des frontières macro-régionales. Pour l’économiste, cela signifie que la résilience et la souveraineté (alimentaire, industrielle, technologique) deviennent des critères d’investissement plus importants que la simple efficacité financière à court terme.

3.    Passage à l’autarcie / régionalisation

L’hypothèse d’une mise en pause durable de la mondialisation gagne du terrain. Dès janvier 2022, Klaus Schwab évoquait dans Le grand récit de l’avenir meilleur une interruption d’environ trente ans du processus de globalisation. Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, mentionne cette même hypothèse avec une fréquence croissante. Sans partager nécessairement toutes leurs conclusions, nous constatons que les signaux envoyés par les recompositions géopolitiques et les tensions commerciales convergent vers un même scénario : celui d’un monde organisé non plus autour d’un marché unique et interdépendant, mais autour de macro-régions relativement autonomes.

De nombreux géostratèges et analystes décrivent aujourd’hui un espace mondial qui se fragmenterait en quatre à sept macro-régions. Chacune d’elles présenterait une structure ternaire :

  • Une métropole : pays dominant dont les intérêts définissent l’orientation stratégique de la région.
  • Des pays limitrophes : leur rôle est de soutenir la métropole ; leurs intérêts sont secondaires, mais régulièrement pris en compte dans les arbitrages.
  • Des pays périphériques : ils assurent essentiellement une fonction de marquage et de protection des frontières extérieures de la macro-région ; leurs intérêts propres sont généralement ignorés.

Selon les différentes hypothèses en circulation, les métropoles potentielles seraient les suivantes :

  • Les États-Unis, avec une zone d’influence couvrant l’Amérique du Nord, une partie de l’Amérique du Sud et, probablement, certains pays d’Afrique. Deux variantes sont envisagées : soit le Brésil s’impose comme métropole sud-américaine, réduisant la macro-région américaine à l’Amérique du Nord (incluant le Groenland) ; soit l’Europe occidentale, la « vieille Europe », intègre la sphère d’influence américaine.
  • La Chine, entourée de ses partenaires asiatiques et africains.
  • L’Inde, dans une configuration similaire, avec une assise asiatique et africaine.
  • L’Iran, dont la macro-région couvrirait une vaste zone incluant une partie de l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et, potentiellement, certains pays européens.
  • La Russie, dont l’espace d’influence s’étendrait des frontières de l’ex-Union soviétique jusqu’à celles de l’ancien pacte de Varsovie, incluant également quelques pays du mouvement des non-alignés.
  • La Grande-Bretagne, avec les pays du Commonwealth et quelques nations d’Asie et d’Afrique. Là encore, une variante inclut l’Europe occidentale dans sa macro-région.
  • L’Intermarium, macro-région couvrant une partie significative de l’ancien empire austro-hongrois, de la mer Baltique à la mer Noire et à la Méditerranée, dont la métropole serait plurielle (Hongrie, Slovaquie).

Il est tout à fait probable que, par épuration successive, le scénario se réduise à quatre grandes macro-régions : États-Unis, Chine, Inde, Russie.

Cette évolution vers la régionalisation ne saurait être réduite à un simple retour au protectionnisme. Elle constitue en réalité une dislocation structurelle des chaînes de valeur mondiales. Ce ne sont pas seulement des barrières douanières qui se dressent, mais des modèles complets de production, de logistique et d’innovation qui se réorganisent à l’échelle régionale. Pour les acteurs économiques, cette bascule impose une nouvelle logique stratégique : privilégier la résilience et la proximité plutôt que l’optimisation globale des coûts, reconstruire des écosystèmes industriels complets à l’intérieur de chaque macro-région, et anticiper une double concurrence — à la fois entre régions et à l’intérieur de chacune d’elles pour le positionnement au sein de la hiérarchie métropole/limitrophe/périphérie.

4.    Transition de « l’economics » à la gestion. Economie circulaire. Effondrement de « l’énergie verte » actuelle

Depuis la fin du XIXème siècle l’économie, dans son sens originel, a été remplacée par ce qu’on appelle en anglais economics : une vision financiarisée des relations économiques. La finance, qui n’était qu’un instrument, est devenue la maîtresse de la situation, reléguant l’économie réelle au second plan. La superposition des crises va remettre les fondamentaux de l’économie réelle à l’ordre du jour.

Rappelons-nous que le mot « économie » vient du grec oikonomía — administration d’un foyer — contraction de oikos (maison) et nomós (loi). Ce qui signifie que le sens initial de ce mot était celui de la gestion de l’activité humaine de la production, répartition, échange et consommation sur les mêmes principes que la gestion d’un foyer ou une gestion de la maison commune. C’est cette tendance qui devrait devenir prépondérante au cours de prochaines décennies, en abandonnant la phase ultralibérale et financiarisée du modèle économique.

L’économie circulaire va poursuivre son essor, accélérée par les crises, permettant des économies non négligeables aux entreprises et aux consommateurs.

Quant à l’énergie verte dans ce format actuel, son efficacité et son retour sur l’investissement ne suivent pas la croissance exponentielle des besoins liés à la digitalisation, à l’intelligence artificielle et à l’agriculture. Sauf innovation majeure inattendue, elle sera remplacée par d’autres types de production énergétique.

5.    Ingénierie inverse (reverse-engineering) « de tout »

Dans le contexte de la transformation globale due aux crises, à la macro-régionalisation, à la modification des liens économiques, au changement des modèles, tous les acteurs économiques seront obligés de passer l’ingénierie inverse (« réverse engineering ») de tous les processus existants.

Pour simplifier : après cela, tout sera fait de manière différente. Les chaussures seront fabriquées différemment, l’eau sera distribuée différemment, et ainsi de suite. Cette refonte intégrale des chaînes de valeur et des modes de production est l’une des conséquences les plus concrètes de la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue.

6.    Le crépuscule des mégapoles et l’aube des villes pensantes

Un des bouleversements les plus profonds, mais encore sous-estimés est la crise existentielle des mégapoles. Point fondamental : les mégapoles sont devenues inadaptées à l’existence équilibrée des êtres humains. Des études scientifiques menées depuis plusieurs décennies prouvent que les personnes vivant entourées de goudron et de béton, privées de ciel, soumises à une forte densité de population, commencent à présenter des mutations génétiques — des dégradations — dès la deuxième ou troisième génération.

Paris, comme d’autres capitales mondiales, est confrontée à cette question de son inadéquation biologique. Dans une moindre mesure, elle affectera des villes comme Marseille, Lyon ou Toulouse. En revanche, elle améliorera la situation des villes de taille moyenne, qui deviendront des pôles d’attraction plus viables. Cette crise va redessiner les territoires.

7.    Transition de phase ou le développement de phase. Le besoin de « villes pensantes ».

Nous sommes arrivés à la fin d’une certaine phase de développement de la civilisation et d’un certain modèle économique. La structure de la nouvelle phase et des nouveaux modèles économiques deviendra de plus en plus claire, perceptible au cours des prochaines années.

Dans ce cadre, le concept de « villes pensantes » constitue l’étape suivante après celui des « villes intelligentes » (smart cities). L’étape actuelle permet déjà, grâce à la digitalisation, à l’IA et à la puissance de calcul, la gestion optimisée de l’éclairage urbain, du trafic, des systèmes de chauffage.

Les « villes pensantes » iront plus loin : elles auront de centres de recherche et développement localisés qui, tout en ressemblant aux centres de recherche d’aujourd’hui, travailleront à l’harmonisation de la vie d’une ville dans le réseau global d’un territoire. C’est autre chose qu’un conseil municipal ou autres instances actuelles.

L’intelligence artificielle et les technologies avancées pourront effectuer la majorité des tâches des élus, des fonctionnaires et autres personnes au service de la ville. La seule barrière actuelle — le manque d’infrastructures — disparaîtra progressivement. Ce qui restera aux êtres humains, c’est l’activité de haut niveau intellectuel nécessitant l’exclusivité, la réelle créativité, la compréhension de l’irrationalité humaine et des interactions correspondantes.

8.    Possibilité de développement de la 6ème vague technologique, le retour d’un autre nucléaire

Les réflexions sur la sixième vague technologique sont menées depuis plusieurs décennies. Très probablement, elle sera basée sur l’énergie nucléaire avec cycle du combustible fermé, résolvant ainsi le problème des déchets. En septembre 2023, la Russie a lancé le premier réacteur nucléaire dans une centrale réelle permettant de recycler près de 90 % des déchets du cycle de combustion. La France, après avoir acheté des brevets américains de Westinghouse, puis soviétiques dans les années soixante-soixante-dix, a développé sa propre technologie et dispose d’excellents ingénieurs experts dans le domaine ; les travaux français sur le cycle du combustible fermé sont aujourd’hui bien avancés, contrairement aux travaux américains.

Sa concrétisation, à l’échelle domestique, serait une révolution anthropologique. Imaginez chaque maison équipée d’un mini-réacteur nucléaire, posé au sous-sol, assurant chauffage et électricité. Pour mémoire, le premier brise-glace à propulsion nucléaire, le Lénine, lancé en 1957 en Union Soviétique, avait un réacteur de la taille d’une boîte d’allumettes. En intégrant le cycle du combustible fermé, la taille augmenterait. Il y a quelques années on évoquait la taille d’une boîte à chaussures. Même en ajoutant des systèmes de sécurité, un tel réacteur domestique pourrait trais probablement tenir dans une valise cabine — une taille tout à fait raisonnable.

Ce saut technologique, comparable à celui du passage du bois au charbon, rendrait les individus et les communautés largement indépendants des réseaux centralisés, redéfinissant complètement les rapports de pouvoir, les modèles économiques des utilities et la souveraineté énergétique.

Synthèse stratégique : changer de paradigme

De point de vue stratégie économique, ces huit exigences pronostiques dessinent un nouvel ordre du monde. L’ancien système, fondé sur la globalisation financière et l’uniformisation des modes de vie, est en cours de démantèlement. Le nouveau, encore en émergence, sera régionalisé, technologiquement disruptif, et centré sur des logiques de résilience et de sens.

Face à cette transformation, plusieurs options s’offrent à nous. La malédiction chinoise (« Que tu sois maudit de naître à l’ère du changement ») n’est qu’un versant de la réalité. L’hindouisme, en miroir, nous rappelle que seules les âmes choisies, capables de traverser les transformations radicales, méritent de s’incarner dans cette période.

Notre devoir, en tant qu’acteurs économiques et sociaux, est de choisir. Cela implique de sortir de notre « cocon de mini-confort » et d’accepter le vide provisoire laissé par l’effondrement des anciennes structures. La stratégie professionnelle et personnelle ne peut plus être une projection linéaire dans le passé. Elle doit être une construction audacieuse, consciente des nouveaux fondamentaux : l’autonomie régionale, la reconnexion aux territoires, et l’alignement sur les vagues technologiques de rupture.

Le temps n’est plus à la simple gestion. Il est à la refondation.

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Lara STANLEY

Les analyses de Lara STANLEY explorent les intersections mouvantes entre économie, finance, technologies et société — quatre dimensions qu'elle aborde avec la profondeur de...

O. W. GRANT

Homme d'affaires accompli et philanthrope dans l'âme, O. W. GRANT est une personnalité aux multiples facettes, où la rigueur industrielle dialogue constamment avec la...

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