IA : du progrès au « slop » – quand l’innovation fabrique des ordures

Une étrange dissonance

Goldman Sachs vient de nous apprendre une chose troublante : le secteur technologique américain vient de connaître son plus fort repli boursier en dix ans. Pendant des mois, les capitalisations ont grimpé, les actions ont flambé, portées par l’ivresse des promesses. Et parallèlement, l’intelligence artificielle était massivement intégrée dans les entreprises.

Pourtant, le résultat est là : cette intégration n’a pas amélioré l’efficacité. Les sociétés ont remplacé des équipes humaines par des machines qui ne tombent pas malades, ne demandent pas de pause, ne contestent jamais les décisions. La machine idéale, quoi. Un employé qui ne boit pas, ne mange pas, ne se plaint pas. Mais le gain de productivité promis s’est avéré être un mirage.

Et une question demeure : la qualité et la sécurité des produits ont-elles suivi ? Ou bien avons-nous ouvert une boîte de Pandore, remplie non d’espoirs, mais de nouveaux risques ?

La leçon des routes, des salles de bains et des soins esthétiques

Pour comprendre ce qui se joue, commençons par une observation simple. Quand on veut refaire une route correctement, on ne se contente pas de poser du bitume neuf sur l’ancien. On enlève les couches usées, on prépare un lit de sable propre, et c’est seulement ensuite qu’on procède à la nouvelle couche. De même, quand on rénove une salle de bains, on n’encolle pas le nouveau carrelage sur l’ancien : on gratte, on nettoie, on pose des couches d’étanchéité, et puis seulement on pose la nouvelle.

Mesdames, lorsque vous allez chez une esthéticienne, elle n’applique pas directement un masque sur votre visage. Elle commence par enlever les cellules mortes de l’épiderme, pour que le soin puisse pénétrer et agir efficacement. C’est la même logique : pour obtenir un résultat de qualité, il faut d’abord nettoyer, enlever ce qui est usé, avant de construire.

Pourtant, quand il s’agit de technologie, nous faisons exactement le contraire. Nous empilons. Nous superposons. Nous recouvrons. Et nous appelons cela du « progrès technique ». Mais le progrès, en réalité, c’est souvent une façon élégante de produire un nouveau type de déchet. Les villes ont engendré les égouts, les chevaux ont engendré le crottin, et nous, nous avons engendré un nouveau fumier numérique.

Le « slop » du progrès

Le terme de l’année 2025, selon une grande publication américaine, a été AI slop. Un mot qui désigne à la fois de la nourriture de basse qualité — du brouet, de la piquette — et des ordures. Les deux définitions se rejoignent étrangement. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’IA génère aujourd’hui une masse de contenu qui, pour l’essentiel, est un nouveau type de déchet. Un « slop » numérique.

C’est comme si, après avoir rempli la planète de plastique à bas prix, on avait décidé de remplir l’internet de textes et d’images sans substance. Et maintenant, il faut creuser à travers trois couches de bric-à-brac numérique pour trouver une information utile. Les professionnels sérieux le constatent : il y a trois ans, on trouvait encore des plans, des descriptions, des références techniques. Aujourd’hui, tout est enseveli. Chercher une information sérieuse exige désormais de traverser une couche de « slop » généré automatiquement. Les moteurs de recherche ne donnent plus ce qu’on cherche ; ils donnent ce qu’on a fabriqué en masse.

Ce « slop » a pourtant une utilité : c’est un ersatz de divertissement, une camelote pour les masses qui passent leur temps en ligne. On peut le comparer à un alcool bas de gamme, au packaging attrayant, mais au contenu indigent. De la piquette, de la gnôle, de la bibine. Mais avec une belle étiquette. Il séduit par sa facilité, son abondance, sa disponibilité. Un peu comme l’image du chaton en combinaison spatiale : on demande à l’IA de nous montrer ce qu’on veut voir, et elle le fait, avec une obéissance parfaite.

Le « faux intellect » et ses origines

Il faut rappeler une évidence trop souvent oubliée : le mot intelligence, ici, est un leurre. Artificial, en anglais, a trois sens : synthétique, fait main ; artificiel, dans le sens d’une imitation imparfaite ; et surtout, faux, contrefait. C’est ce troisième sens qui devrait primer. Nous avons affaire à une intelligence contrefaite, simulée.

Cette simulation est née en 1943 d’une équation posée par Pitts, un jeune prodige qui, après avoir écouté le neurophysiologiste McCulloch parler des fonctions du cerveau humain, a décidé que l’une d’entre elles peut être représentée par une formule mathématique. Une parmi des milliers. Un peu comme si l’on décrivait une forêt à partir d’une seule feuille. Depuis, l’IA est devenue une machine qui imite l’humain, mais pas n’importe lequel : un humain atteint d’aphasie de Wernicke, une pathologie qui coupe le langage de sa signification. Un discours qui semble intelligible, mais qui, en réalité, ne porte aucun sens.

Le mur des hallucinations et des données manquantes

L’IA hallucine. C’est un fait, et non une métaphore. Et depuis 2024, les données réelles disponibles pour son entraînement sont épuisées. On a pompé tout le pétrole de la connaissance, et on l’a transformé en goudron numérique. Pour rassurer les investisseurs, Sam Altman d’OpenAI a alors annoncé que l’IA serait entraînée sur des données synthétiques — fabriquées par l’IA elle-même.

C’est comme si on faisait apprendre à un enfant en lui montrant des images qu’il a lui-même dessinées. Les hallucinations augmentent, et avec elles les échecs. Certains hackers ont fait savoir que les tests internes d’OpenAI auraient révélé des taux d’hallucination de 33 % sur O3, et 48 % sur O4 mini. Ce qui, transposé à l’aviation, signifierait que près d’un avion sur deux ne terminerait pas son vol.

La pyramide de l’IA : une bulle prête à exploser

Dès le début de l’année, les investisseurs ont commencé à s’inquiéter. Ils ont vu des chaînes de promesses virtuelles s’étendre : Oracle promet des serveurs, d’autres achètent des cartes, les banques émettent des garanties… mais au bout de la chaîne, il n’y a pas d’argent réel. Les data centres existants sont sous-utilisés, et pourtant on en construit de nouveaux. La bulle de l’IA est prête à éclater.

Les journalistes ont finalement posé la question que tout le monde évitait : le business est-il satisfait de l’IA ? La réponse est éloquente : seules 5 % des entreprises qui ont investi dans l’IA estiment en avoir retiré un bénéfice. Les 95 % restantes considèrent que cet argent a été dépensé en pure perte.

L’internet, déjà enseveli

L’internet est désormais recouvert d’un manteau de bric-à-brac numérique. Chercher une information sérieuse exige aujourd’hui de creuser à travers plusieurs couches de banalités générées automatiquement. Et ce phénomène est politique : des moteurs de recherche ont été surpris à orienter les opinions, à amplifier certaines rumeurs, à dicter ce qu’il faut voir ou ne pas voir. L’IA ne se contente plus de répondre : elle façonne les préférences, parfois avec des intentions peu avouables.

La technologie qui se tait

Une technologie devient véritablement utile lorsqu’on cesse d’en parler. L’antispam, par exemple, fonctionne si bien que nous l’avons oublié. La blockchain, un temps promise à une révolution, s’est évanouie dans l’ombre sans que personne ne s’en étonne. C’est le destin de toutes les grandes innovations : elles se taisent pour mieux servir nos besoins.

Autrement dit, si l’on parle beaucoup d’un sujet, il ne s’agit pas encore de technologie, mais simplement de la création d’une nouvelle couche de déchets. C’est une étape de développement, certes, mais pas une impasse. Car en matière de progrès technologique, il n’y a pratiquement pas de voie sans issue. Les idées stagnent simplement pendant dix ou vingt ans, avant de réapparaître sous une autre forme, parfois méconnaissable, mais toujours vivantes.

Ainsi, ce qu’il y a de bon dans l’IA aujourd’hui persistera, et même se développera. Un jour, nous cesserons de le remarquer ; il se mettra simplement à notre service, discret et efficace. Ce qu’il y a de mauvais, en revanche, sera enterré. Peut-être bruyamment, peut-être discrètement. Il se taira pendant une décennie, avant que l’on ne s’en souvienne à nouveau, comme on se souvient d’une vieille erreur que l’on croyait oubliée.

L’IA deviendra peut-être, un jour, aussi discrète que l’électricité ou le moteur à combustion. Pour l’instant, elle fait surtout du bruit — et produit un nouveau genre de déchets. Mais c’est peut-être le prix à payer pour qu’elle apprenne, lentement, à se faire oublier.

Conclusion : la quatrième vague

Ce n’est pas la première fois que l’IA tente de s’imposer. La première vague a eu lieu à la fin des années 1950. Nous en sommes à la quatrième. Et si son utilité est indéniable dans des domaines étroits et contrôlés, son usage non maîtrisé produit aujourd’hui un immense gâchis. Comme une usine qui fabriquerait des ordures en croyant fabriquer de l’avenir.

Alors, faut-il renoncer ? Non. Mais il faut encadrer. Distinguer les domaines où elle excelle de ceux où elle hallucine. Et se rappeler que ce qui nous rend vraiment intelligents — et irremplaçables — c’est notre capacité à douter, à nous tromper, à improviser, à transmettre une émotion. L’IA, elle, ne sait pas douter. Et c’est peut-être son plus grand défaut.

Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur.

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Lara STANLEY

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