Situation révolutionnaire dans les pays développés : diagnostic économique et perspectives

La situation révolutionnaire ? Une grille d’analyse pour le regard stratégique d’un économiste

Il fut un temps — il y a une douzaine d’années — où la parution de l’ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (2013), secouait les cercles intellectuels des grandes capitales mondiales. Il était alors de bon ton, dans les prestigieux appartements de Manhattan, d’exposer sur sa table de chevet cet imposant volume. Car Piketty y démontrait, chiffres à l’appui, l’augmentation spectaculaire des inégalités, notamment aux États-Unis, jetant ainsi une ombre critique sur le fameux « rêve américain ». Les débats entre disciples et adversaires intellectuels de Piketty animaient les réunions du très influent American Enterprise Institute.

Aujourd’hui, le débat a changé de nature. L’essentiel du spectre politique et intellectuel s’accorde sur un constat : les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres continuent de se creuser dans l’ensemble des pays développés. Les divergences portent désormais sur les causes de ce phénomène : s’agit-il du paradoxe des années 1990 et de leur insouciance face à l’accroissement des inégalités ? Ou bien de la croissance exponentielle des revenus des fractions supérieures des classes moyennes ? Quelles que soient les causes, le fait est indiscutable : les inégalités augmentent.

Reste à savoir quelle est l’amplitude de cette progression, et surtout, quelle pourrait être la « goutte d’eau » qui ferait déborder le vase.

Définition scientifique de la situation révolutionnaire

Pour répondre à cette question, il nous faut revenir à une définition opérationnelle, éprouvée par l’histoire. Le concept de « situation révolutionnaire » a été formulé pour la première fois par Lénine en 1913, puis précisé en 1915 et 1920. Selon cette analyse, une situation révolutionnaire se caractérise par trois critères objectifs :

  1. L’aggravation, au-delà du seuil habituel, de la misère et des souffrances des classes opprimées — les « bas-fonds » ne veulent plus vivre comme avant, parce que leurs conditions de vie se sont dégradées au point de devenir insoutenables.
  2. L’impossibilité pour les classes dirigeantes de gouverner comme avant — c’est-à-dire une crise de pouvoir, l’incapacité de la classe dominante à maintenir inchangée sa domination. Pour qu’une révolution advienne, il ne suffit pas que « les bas-fonds ne veuillent plus » vivre comme avant ; il faut encore que « les sommets ne puissent plus » gouverner comme avant.
  3. Une élévation significative de l’activité des masses — celles qui, en temps de paix sociale, se laissaient spolier tranquillement, sont désormais attirées par l’ensemble de la situation de crise, et parfois par les « sommets » eux-mêmes, à une action historique indépendante.

À ces trois critères objectifs s’ajoute une condition subjective : la capacité d’une classe révolutionnaire à entreprendre des actions de masse suffisamment puissantes pour renverser l’ancien gouvernement. Sans cette capacité, la situation révolutionnaire reste une simple potentialité — elle ne se transforme pas en révolution.

Application aux pays développés : où en sommes-nous ?

Appliquons cette grille d’analyse aux économies développées contemporaines, et tout particulièrement à la France.

Premier critère : les « bas-fonds » ne veulent-ils plus vivre comme avant ?

C’est sur ce point que l’évolution économique est la plus inquiétante. Dans tous les pays développés, on observe :

  • Une hausse du coût de la vie (énergie, alimentation, logement) qui rogne le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires.
  • Une progression des inégalités patrimoniales : les 10 % les plus riches accumulent, tandis que les 40 % les moins riches voient leur épargne fondre.
  • Une précarisation de l’emploi : développement du temps partiel subi, des « working poor », de l’économie des petits boulots.
  • Un endettement des ménages (crédits immobiliers, crédits à la consommation) qui transforme la moindre perte de revenus en catastrophe personnelle.

Cependant — et c’est un point crucial pour un économiste — le seuil de tolérance s’est élevé. Les classes populaires d’aujourd’hui disposent d’amortisseurs que n’avaient pas leurs prédécesseurs du XIXe siècle : accès au crédit, économie informelle, consommation à crédit, et surtout — pour une partie d’entre elles — l’ancrage dans la petite propriété immobilière. Comme le note un analyste : « Les entrepreneurs ont fermé, ils sont endettés, mais ils survivent. Les salariés sont plus vulnérables, mais ils « tiennent encore » ».

La bascule n’a pas encore eu lieu, mais les signaux d’alerte sont au rouge. La question n’est pas de savoir si la situation va s’améliorer — elle ne le fera pas spontanément — mais combien de temps les classes populaires pourront encore « tenir ».

Deuxième critère : les « sommets » peuvent-ils encore gouverner comme avant ?

La réponse est nuancée. Les États développés disposent d’une capacité de contrôle social sans précédent dans l’histoire : surveillance numérique, outils de géolocalisation, contrôle des flux financiers, capacité à restreindre l’accès à l’information. Le budget de l’État — malgré les dettes abyssales — permet encore de « graisser les rouages » : payer les fonctionnaires, maintenir les services essentiels, distribuer des aides sociales ciblées.

Cependant, la crise de gouvernance est bien réelle. Les élites politiques traditionnelles subissent une défiance croissante. Les taux d’abstention et de vote protestataire atteignent des sommets. L’alternance politique, loin de résoudre les problèmes, semble les aggraver, car le changement d’élites ne s’opère pas en profondeur — c’est là un trait caractéristique de la crise de phase que nous traversons. Les « élites du développement durable » (pour reprendre une expression utilisée dans nos précédentes analyses) attendent que la crise passe d’elle-même, mais la crise ne passe pas.

Sur ce deuxième critère, la situation est donc fragile mais pas encore critique. La marge de manœuvre des gouvernements se réduit, mais ils conservent encore certains leviers d’action.

Troisième critère : l’activité des masses est-elle en hausse ?

Là encore, le constat est contrasté. D’un côté, on observe effectivement une montée de l’activisme : mouvements sociaux, recours aux réseaux sociaux pour organiser des contestations, augmentation des actions collectives. De l’autre côté, les États ont développé des capacités de répression et de contrôle qui limitent l’impact de cette activité. Le développement des forces de l’ordre, la surveillance numérique, la judiciarisation des mouvements sociaux — tout cela rend plus difficile la transformation d’une agitation sociale en mouvement révolutionnaire.

Sur ce troisième critère, la situation est donc mitigée : l’activité des masses augmente, mais elle est canalisée, réprimée, ou détournée vers des formes d’expression peu menaçantes pour l’ordre établi.

Verdict : situation prérévolutionnaire sous contrôle

À ce stade de notre analyse, nous pouvons conclure que les pays développés — et la France en particulier — se trouvent dans une situation de vigilance, non dans une situation révolutionnaire. Les trois critères objectifs sont partiellement réunis, mais aucun ne l’est à un degré alarmant. Surtout, la condition subjective (une force organisée capable de conduire l’insurrection) fait totalement défaut.

Plusieurs raisons permettent d’être optimistes :

  • La mémoire historique : les sociétés développées ont tiré les leçons des révolutions passées. Elles savent que la violence ne résout rien à long terme.
  • La force des institutions démocratiques : malgré leurs défauts, les élections, les contre-pouvoirs, la liberté de la presse — tout cela fonctionne encore.
  • La capacité d’innovation économique et sociale : les solutions existent (économie circulaire, énergies décarbonées, nouveaux modèles de travail). Il s’agit maintenant de les déployer à grande échelle.

Les élections de 2027-2028 constitueront un test important. Mais il n’y a aucune raison de penser qu’elles produiront inévitablement de la déception. L’histoire montre que les peuples savent, lorsqu’ils sont confrontés à des défis majeurs, élire des dirigeants à la hauteur de la situation.

Conclusion : une fenêtre d’opportunité, non de catastrophe

La situation actuelle dans les pays développés n’est pas une situation révolutionnaire. C’est une situation de défi majeur, certes, mais aussi d’opportunité. Les inégalités se creusent, mais la conscience de ce problème n’a jamais été aussi vive. La gouvernance est en crise, mais jamais les outils d’action collective n’ont été aussi puissants. L’activité des masses est en hausse, mais c’est le signe d’une société qui refuse la résignation.

Pour l’économiste-stratège, la conclusion est claire : nous disposons encore du temps et des moyens d’agir. La fenêtre d’action est ouverte. Les gouvernements, les entreprises, la société civile — tous ont leur rôle à jouer. L’histoire ne se répète pas : nous ne sommes pas condamnés à revivre les erreurs du passé.

L’avertissement est posé, mais l’espoir est permis. Et si les bonnes décisions sont prises — et rien n’indique qu’elles ne le seront pas — alors la situation actuelle restera ce qu’elle est : une crise sérieuse, certes, mais surmontable. Comme tant d’autres avant elle.

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