Introduction
J’ai commencé à publier une série d’articles concernant la prochaine crise économique, les cycles et les crises qui les accompagnent. Il convient de noter d’emblée que les crises économiques sont inhérentes à la société humaine et qu’elles sont particulièrement exacerbées dans le système capitaliste d’organisation de la société. Dans la majorité des cas, ces crises sont tout à fait prévisibles et, en théorie, peuvent être anticipées.
Toutefois, il existe une différence fondamentale entre les pronostics – même fondés sur les modèles économiques les plus avancés – et les événements réels. Les pronostics peuvent être perturbés par certains événements, actions ou mesures qui peuvent déclencher une crise sévère avec de l’avance ou, au contraire, la retarder. Dans le monde moderne, de telles mesures sont de plus en plus présentes dans la vie économique de tous les pays.
Quand le pronostic rencontre la réalité : l’exemple de 2007-2008
Prenons un exemple concret. La crise économique et financière de 2007-2008 était attendue plutôt vers 2010-2011. Or, la masse spéculative des Mortgage-Backed Securities (titres financiers garantis par des hypothèques) a pris une telle ampleur qu’il est devenu impossible de vendre et de revendre « du vent » de qualité douteuse en masse. Le film Margin Call décrit avec précision la période de déclenchement de cette crise.
Cet exemple illustre bien un phénomène central : les anticipations les plus solides peuvent être bouleversées par l’ampleur inédite des déséquilibres financiers. La crise n’est pas venue plus tard, elle est venue plus tôt, parce que la bulle était trop grosse pour être ignorée.
L’interventionnisme : adoucir ou aggraver ?
Il est possible, à travers certaines mesures des autorités financières ou des États, d’adoucir une crise qui approche pour la rendre moins violente. Mais pour cela, il faut un génie politique d’anticipation et beaucoup de courage. Car il faut tout de même laisser se dérouler cette crise, qui doit effacer – ou « nettoyer » – la partie la moins efficace et la plus obsolète de l’écosystème économique. C’est là le rôle de la célèbre « main invisible » d’Adam Smith : laisser les mécanismes de marché opérer leur purge naturelle.
Dans la vraie vie, la situation est souvent opposée. Afin de préserver la paix sociale et de supprimer toute perturbation liée à la crise, les structures gouvernantes font tout pour éviter ou, à tout le moins, retarder une crise, en prenant une série de mesures économiques, financières et législatives. C’est ici qu’intervient la main que l’on voit parfaitement : celle des banquiers centraux, des ministres des finances et des régulateurs.
L’assouplissement quantitatif : un instrument devenu permanent
Prenons l’exemple de l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), lancé dans tous les pays occidentaux début 2009. Cet instrument financier était conçu pour permettre, pendant une courte durée, d’injecter des liquidités dans une économie afin de la relancer. Le terme « helicopter money » – l’argent lancé depuis un hélicoptère – décrivant ce phénomène, connu des experts de la finance, a été rendu relativement célèbre dans les cercles plus larges au cours des années 1980 par une série de publications de Milton Friedman, notamment son livre Money Mischief.
Or, depuis 2009, l’assouplissement quantitatif non seulement n’a pas été arrêté, mais il se poursuit en prenant des proportions gigantesques, jamais vues dans l’histoire. De toute évidence, les autorités monétaires voient ce que le citoyen lambda ne peut pas comprendre : la situation structurelle de l’économie est probablement catastrophique.
Quelles seront les conséquences d’une telle stimulation monétaire ? Combien de temps va-t-elle encore durer ? Nous ne savons pas.
Le prix du retard : une crise plus violente
Une seule chose est claire : lorsqu’on retarde une crise économique, en essayant de cacher sous un tapis les bouts qui dépassent, on la rend plus violente le jour où elle arrive.
C’est une loi économique fondamentale, trop souvent ignorée par les pouvoirs publics. Une crise, c’est comme une maladie : on peut en traiter les symptômes, mais si l’on ne s’attaque pas aux causes, l’affection refait surface avec une virulence accrue. L’interventionnisme à outrance – la main que l’on voit parfaitement – ne fait que repousser l’échéance et amplifier le choc final.
Les autorités monétaires contemporaines agissent comme un médecin qui administrerait sans cesse des analgésiques à un patient sans jamais traiter la tumeur. Le patient se sent mieux provisoirement, mais la maladie progresse en silence.
Conséquence pour notre pronostic de l’hiver économique
En suivant ce raisonnement, nous tenons à souligner un point crucial pour la série d’articles en cours. Même si, très probablement, l’hiver économique que nous décrivons viendra entre 2022 et 2024, il est tout à fait possible que les mesures actuelles des autorités financières le repoussent à plus tard, tout en le rendant plus violent.
En d’autres termes :
- Scénario A (le plus probable selon notre compréhension) : crise sévère entre 2022 et 2024.
- Scénario B (si l’interventionnisme persiste) : crise repoussée à 2025-2027, mais d’une violence accrue.
Dans les deux cas, la crise viendra. Dans les deux cas, son intensité sera directement proportionnelle au degré d’interventionnisme qui aura précédé. Plus on aura cherché à cacher les déséquilibres sous le tapis, plus le tapis finira par se déchirer.
Conclusion : préparer l’hiver, sans illusions
Pour un économiste-stratège, la leçon est claire. Il ne faut pas se faire d’illusion sur la capacité des pouvoirs publics à « annuler » une crise. Ils peuvent la retarder, l’adoucir en surface, mais ils ne peuvent pas la supprimer. Et en cherchant à la retarder, ils la rendent plus dangereuse.
La « main invisible » du marché a certes des défauts. Mais la « main que l’on voit parfaitement » des régulateurs a aussi les siens – et peut-être plus redoutables encore, parce qu’ils sont le fruit de l’orgueil humain.
L’hiver économique viendra. À nous de nous y préparer, sans attendre que les autorités monétaires nous sortent de l’ornière – car ce sont elles, en partie, qui nous y ont conduits.
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et reflètent son analyse à la date de rédaction.

