État et entreprise : pourquoi les recettes du privé ne s’appliquent pas au gouvernement

Une fausse bonne idée

Lors de l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, son premier cabinet comptait de nombreux experts issus du monde universitaire et de la recherche – Austan Goolsbee, Richard Thaler, Christina Romer, parmi d’autres. Certains d’entre eux étaient membres, voire présidents, de son Council of Economic Advisers. Durant cette période, une idée a gagné du terrain : les règles d’efficacité qui s’appliquent aux entreprises pourraient être utilisées pour améliorer la performance de l’État, optimiser ses ressources, réduire ses dépenses budgétaires et augmenter ses recettes.

Cette idée, nous l’avons également examinée de près. Elle est séduisante, bien intentionnée. Qui ne souhaite pas réduire les dépenses publiques ? Pourtant, aussi belle soit-elle en théorie, elle s’avère être une fausse bonne idée.

L’État ne peut pas fonctionner selon les mêmes règles que l’entreprise. Leurs raisons d’être sont fondamentalement différentes – non pas opposées, mais distinctes.

La raison d’être : deux finalités irréductibles

Commençons par définir brièvement l’État. Une définition possible est la suivante : l’État est le système d’auto-gouvernance d’une société, qui assure le développement – ou à tout le moins la survie – du peuple, sans perte de son identité culturelle, face aux facteurs externes.

L’entreprise, quant à elle, est créée pour générer de la valeur ajoutée à travers son fonctionnement. C’est une association de personnes physiques et/ou morales qui apportent chacune une certaine forme de capital. Ce groupe partage un objectif commun – généralement, la recherche du profit.

Ces deux finalités sont irréductibles l’une à l’autre. L’État existe pour durer, pour protéger, pour intégrer. L’entreprise existe pour produire, pour croître, pour rémunérer ses actionnaires. On ne gouverne pas une nation comme on pilote une société cotée en bourse.

Quatre différences fondamentales

1. Le choix des membres

Une entreprise peut sélectionner ses employés en fonction de leurs compétences, de leur expérience, de leur adéquation culturelle. Elle peut recruter, mais aussi licencier. L’État, lui, ne choisit pas ses citoyens. Généralement, une personne née sur le territoire d’un État en devient citoyenne – quelles que soient ses capacités intellectuelles, ses talents, ou son absence de talents. L’entreprise construit son équipe ; l’État hérite de sa population.

2. L’horizon temporel

L’entreprise raisonne à l’échelle du trimestre, de l’année financière, du plan stratégique quinquennal. L’État doit raisonner à l’échelle de la génération, voire du siècle. Une réforme éducative entreprise aujourd’hui ne portera ses fruits que dans vingt ans. Un investissement d’entreprise qui ne rapporte rien au bout de cinq ans est généralement abandonné. Cette différence de temporalité rend inapplicables de nombreux instruments de mesure de la performance privée.

3. La nature de l’efficacité

Dans l’entreprise, l’efficacité se mesure : coût de production, marge, retour sur investissement. Dans l’État, l’efficacité est souvent qualitative, différée, ou contradictoire. Une politique de sécurité routière efficace réduit le nombre d’accidents – mais comment quantifier en euros la vie épargnée ? Un système judiciaire efficace est celui qui rend la justice, pas nécessairement celui qui juge le plus vite ou au moindre coût.

4. L’acceptation de l’échec et du risque

Une entreprise peut fermer un site non rentable, abandonner une gamme de produits, se retirer d’un marché. L’État ne peut pas fermer une région en difficulté, ni cesser de protéger ses citoyens les moins productifs. L’entreprise maximise la valeur pour ses actionnaires. L’État garantit la cohésion pour tous ses citoyens – y compris ceux qui ne rapportent rien.

Conclusion : adapter, ne pas copier

Cela ne signifie pas que l’État n’a rien à apprendre de l’entreprise. La rigueur budgétaire, la lutte contre le gaspillage, l’évaluation des politiques publiques – tout cela est utile. Mais il ne faut pas confondre les bonnes pratiques ponctuelles avec un changement complet de logiciel de gestion.

Certains types d’efficacité, parfaitement applicables aux entreprises, ne le sont pas à l’État. Non pas par incapacité ou par conservatisme, mais parce que la nature même de l’État – sa raison d’être – est différente. Vouloir gérer un État comme une entreprise, c’est appliquer le mauvais remède. Le diagnostic est faux. Et en politique, comme en affaires, un mauvais diagnostic conduit inévitablement à des décisions inefficaces, voire dangereuses.

L’idée était belle. Elle reste une illusion.

Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et reflètent son analyse à la date de rédaction.

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