PIB : pourquoi cet indicateur ne mesure plus la prospérité d’un État

Nous avons déjà abordé, dans un précédent article, la question de la pertinence de l’utilisation des approches entrepreneuriales dans la gouvernance d’un pays. Nous y avons montré que l’État ne peut pas être géré comme une entreprise – ses finalités, ses contraintes et ses modes de fonctionnement sont fondamentalement différents.

Aujourd’hui, nous aborderons une autre idée reçue, tout aussi tenace et peut-être plus dangereuse encore car elle est rarement remise en question : celle qui consiste à mesurer la prospérité d’un pays, sa santé économique, voire la réussite de ses gouvernants, à travers le seul Produit Intérieur Brut (PIB).

Le PIB est devenu l’indicateur roi. Il est cité chaque trimestre à la une des journaux. Il déclenche des débats politiques enflammés. Il fait ou défait les réputations des ministres des Finances. Pourtant, cet indicateur, conçu dans un contexte économique très différent, est aujourd’hui largement inadapté pour remplir la fonction qu’on lui assigne.

Pourquoi ? Parce que le PIB comptabilise des activités qui n’ont aucun sens économique, ignore des richesses essentielles, et ne dit rien de la soutenabilité du modèle de développement. Il mesure l’activité, non la prospérité. Il quantifie le flux, non le stock. Il regarde l’immédiat, non l’avenir.

Nous proposons donc une autre approche, fondée sur la notion élargie de capital – naturel, social, humain, manufacturé et financier – comme grille d’analyse plus pertinente pour évaluer la véritable richesse d’un État.

L’illusion du PIB

Depuis des décennies, le Produit Intérieur Brut (PIB) est présenté comme la mesure de référence de la santé économique d’un pays. Il est censé dire si nous allons bien ou mal, si la politique menée est efficace ou non. Pourtant, cet indicateur, aussi pratique soit-il, est devenu largement inadapté pour mesurer la véritable prospérité d’une nation.

Pourquoi ? Parce que le PIB comptabilise des activités qui n’ont aucun sens économique, et ignore des éléments fondamentaux de la richesse réelle.

De nombreuses manipulations comptables – ce que les anglo-saxons appellent « cooking the books » – ont été menées pour inclure dans le calcul du PIB des activités qui n’ajoutent rien à la prospérité collective. La prostitution, les services illicites, certaines transactions purement spéculatives sont désormais intégrées dans les chiffres, comme si elles représentaient une création de valeur. Parallèlement, des activités essentielles – le travail domestique, le bénévolat, l’autoconsommation – restent ignorées.

De plus en plus d’économistes le reconnaissent : mesurer la prospérité d’un pays à travers son seul PIB n’a plus aucun sens.

Une alternative : la richesse en capitaux

Notre approche propose une autre mesure de la prospérité des États. Pour cela, nous nous appuyons sur la notion de capital, mais en l’élargissant à cinq dimensions complémentaires. Il ne s’agit pas ici d’appliquer les méthodes de gestion d’entreprise à l’État – nous avons déjà démontré ailleurs pourquoi cette transposition est erronée. Cependant, dans ce contexte précis, la notion de « richesse en capitaux » prend tout son sens.

La véritable prospérité d’un pays se mesure par la conjugaison de cinq capitaux : naturel, social, humain, manufacturé et financier.

Les cinq capitaux de la prospérité

1. Le capital naturel

Il s’agit des ressources biotiques (communautés d’organismes vivants – plantes, animaux, micro-organismes) et abiotiques (environnement non vivant) dont dispose un territoire. Une partie est renouvelable, l’autre non (combustibles fossiles, minéraux, minerais).

Le capital naturel ne se limite pas aux matières premières. Il inclut la production de biens et services écologiques : production d’oxygène, épuration naturelle de l’eau, prévention de l’érosion, pollinisation des cultures. Il englobe également les services récréatifs, y compris la beauté des paysages. Contrairement à la vision traditionnelle qui considère la nature comme une simple réserve de ressources passives, le capital naturel reconnaît que l’environnement produit de la valeur par lui-même. Il s’adjoint donc au capital productif traditionnel.

2. Le capital social

Le capital social désigne les réseaux de relations productives qui permettent aux individus et aux groupes d’atteindre leurs objectifs. Il repose sur le fonctionnement efficace des groupes sociaux à travers les relations interpersonnelles, un sentiment d’identité partagée, des compréhensions communes, des normes et valeurs partagées, la confiance, la coopération et la réciprocité.

Pour un pays, le capital social se traduit par sa reconnaissance dans le monde, les liens économiques et culturels qu’il entretient avec d’autres nations. C’est ce qui permet de nouer des alliances durables, d’attirer les talents, de construire une réputation internationale. Un pays isolé, même riche en ressources, est un pays vulnérable.

3. Le capital humain

Le capital humain regroupe les attributs personnels utiles dans le processus de production : connaissances, compétences, savoir-faire, bonne santé et éducation. La recherche montre que l’investissement dans le capital humain génère des rendements économiques élevés tout au long de l’enfance et du jeune âge adulte.

Ni une entreprise ni un État ne peuvent prospérer durablement sans investir dans leur capital humain. L’éducation, la formation, la santé – ce sont des dépenses, certes, mais ce sont surtout des investissements qui accroissent la capitalisation du pays tout entier.

4. Le capital manufacturé

Il s’agit de l’ensemble des actifs possédés par l’État et utilisés comme moyens de productivité. Ces actifs couvrent un large spectre :

  • Les grandes infrastructures : autoroutes, aéroports, routes, réseaux de transport en commun, chemins de fer.
  • Les équipements locaux et municipaux : écoles publiques, hôpitaux publics, services de police et d’incendie, prisons, tribunaux.
  • Les infrastructures critiques : réseaux d’eau et d’assainissement, services publics d’électricité et de gaz, télécommunications.

Le capital manufacturé est souvent défini comme les dépenses publiques en argent, mais aussi comme le stock physique d’infrastructures. C’est la partie la plus visible de l’action de l’État – et celle dont l’entretien est trop souvent négligé.

5. Le capital financier

Le capital financier est la ressource économique mesurée en termes monétaires, utilisée par les entrepreneurs et les entreprises pour acheter ce dont ils ont besoin afin de produire leurs biens ou services. Il s’agit des bénéfices non distribués générés par l’entité, ou des fonds fournis par des prêteurs et des investisseurs.

Dans un pays, le capital financier est le lubrifiant de l’économie. Il permet d’investir, de se développer, de traverser les crises. Mais à lui seul, il ne suffit pas. Une nation peut être riche financièrement mais pauvre en capital humain, social ou naturel – et cette richesse sera éphémère.

Pourquoi cette approche est pertinente

Cette approche en cinq capitaux n’est pas une simple construction théorique. Nous avons investigué différents travaux de recherche qui gravitent autour de ce sujet. Il s’avère, par exemple, que le Forum for the Future – une organisation internationale dédiée à la durabilité – mène des travaux dans des directions similaires. D’autres instituts de recherche, think-tanks et organisations internationales commencent à explorer cette voie.

L’avantage de cette mesure est qu’elle déplace l’attention : du flux (ce qui est produit dans l’année) vers le stock (ce que le pays possède et préserve). Un pays peut avoir un PIB élevé tout en épuisant son capital naturel, en dégradant son capital social, en négligeant son capital humain. À long terme, cette trajectoire est insoutenable.

Inversement, un pays peut avoir une croissance modeste du PIB tout en accumulant ses cinq capitaux. Sa prospérité réelle, mesurée sur une génération, sera supérieure.

## Conclusion : changeons de lunettes

Le PIB n’est pas inutile. Il mesure l’activité économique à court terme. Il peut aider à piloter la conjoncture. Mais il est totalement inadapté pour mesurer la prospérité durable d’une nation.

Si nous voulons évaluer correctement la richesse des États – et donc prendre les bonnes décisions politiques – nous devons élargir notre regard. Les cinq capitaux – naturel, social, humain, manufacturé, financier – offrent une grille d’analyse plus complète, plus réaliste, et surtout plus tournée vers l’avenir.

Ce n’est pas une mode intellectuelle. C’est une nécessité pratique. Car gouverner, c’est d’abord savoir ce que l’on possède, ce que l’on préserve, et ce que l’on transmet aux générations futures.

Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et reflètent son analyse à la date de rédaction.

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