Introduction – musique de campagne
Le monde, ces temps-ci, ressemble à un invité un peu bruyant qui s’incruste. L’agitation est omniprésente. En France, en Allemagne, aux États-Unis, en Inde, au Japon – partout où l’on pose les yeux, des élections se profilent à l’horizon 2027-2028. Les programmes s’écrivent, les candidats s’agitent, et les experts déploient leurs graphiques avec la ferveur de magiciens sortant des lapins de leurs chapeaux.
Dans ce joyeux vacarme, la France tient sa partition. Elle cherche sa mélodie. Autour d’elle, l’économie mondiale tousse, les chaînes d’approvisionnement s’emmêlent, et les certitudes d’hier ressemblent à de vieilles chansons qu’on a un peu trop écoutées.
Cette agitation électorale, prévisible et nécessaire, ne fait qu’ajouter à la fébrilité ambiante. Car les problèmes économiques, financiers, sociaux et sociétaux, eux, ne votent pas. Ils s’installent. Et ils s’aggravent d’autant plus vite que les regards sont tournés vers les prochains scrutins. Chaque pays vit cette tension à sa manière. Comme le dit si bien la première phrase du roman Anna Karénine de Léon Tolstoï : « Toutes les familles heureuses se ressemblent ; chaque famille malheureuse est malheureuse à sa façon. »
Limitons-nous à une seule famille, la nôtre. La France. Que faire pour qu’elle n’emprunte pas le chemin de cette héroïne de roman ?
Les propositions pour redresser la situation économique française ne manquent pas. Les experts sont compétents, leurs intentions honorables, leurs mesures souvent techniques, pointues, spécialisées. Tout cela est précieux. Mais une chose manque, à notre avis : la prise en compte du contexte global changeant.
Nous ne livrerons pas ici un programme détaillé. Ce serait prétentieux, et probablement inefficace. Nous proposons plutôt un cadre. Une manière de poser le regard. Parce qu’avant de guérir, encore faut-il savoir de quoi l’on est malade. Et le diagnostic, lui, commence par une promenade autour du monde.
1. Crise de phase : quand l’air du temps change de rythme
La première chose à comprendre, c’est que nous ne vivons pas une crise de plus. Nous vivons un changement d’époque. Ce n’est pas un simple refroidissement économique, un âge de glace économique comme celui que nous avons décrits il y a treize ans, c’est un basculement de phase.
Quelques repères, pour s’y retrouver. Il y a des moments dans l’histoire où les règles habituelles cessent de fonctionner. Où les principes fondamentaux qu’on croyait solides se mettent à vaciller. Les années 1990, pour l’Europe de l’Est, furent un tel moment. Aujourd’hui, c’est le tour du monde entier.
L’une des caractéristiques de la crise de phase actuelle, c’est l’achèvement d’un long cycle de quatre cents ans de progrès industriel et d’expansion capitaliste. Les manuels d’économie écrits depuis le XVIIe siècle parlent d’un monde qui n’existe plus. Nous passons d’une logique d’expansion – avec sa face parfois sombre, il faut bien le dire – à une logique d’approfondissement du travail et de partage des connaissances.
Cette nouvelle logique n’est pas sans évoquer certains principes économiques mis en œuvre par Staline dans son temps : la recherche d’une augmentation simultanée de la qualité et d’une baisse des coûts. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de grandir en volume, mais de mettre sérieusement son cerveau en marche. Deviennent alors vitaux pour l’économie des personnes non seulement éduquées et expérimentées, mais surtout capables de penser, d’analyser et de décider.
Ce contexte de la crise de phase signifie que les recettes habituelles – réduire la masse salariale, couper dans les coûts de fonctionnement, renégocier avec les fournisseurs – ne suffiront plus. Il faudra repenser les business modèles, réinventer les façons de travailler, faire du ré-engineering de tout. Certains économistes prévoient une chute de l’activité économique mondiale de 50 % par rapport à 2019, et de 70 % en Europe. Ce ne serait pas une Grande Dépression. Ce serait pire.
Alors, que faire ? D’abord, prendre conscience. Ensuite, accepter que les vieilles lunes ne nous aident pas à traverser cette nuit-là. Et enfin, chercher de nouvelles façons de penser. Pas de solution miracle, juste une invitation : regardons le monde tel qu’il est, pas tel que nos habitudes nous le racontent.
2. Des habitudes qui nous jouent des tours
Il faut le reconnaitre : notre cerveau aime le confort. Comme un fauteuil bien usé, nos façons habituelles de penser nous apaisent. Mais en période de crise de phase, ce confort devient un piège. Continuons donc notre promenade, avec deux arrêts sur les risques qui nous guettent.
a) La situation révolutionnaire – ou le malaise discret de la classe moyenne
L’approfondissement de la crise économique ne reste jamais sans conséquences sur le tissu social. Les tensions montent, souvent en silence. En novembre dernier, nous avions décrit les trois critères d’une situation révolutionnaire et conclu que, dans la majorité des pays, nous étions encore assez loin de ce point de bascule. Aujourd’hui, la donne a changé. La crise au Moyen-Orient, entrée dans sa phase aiguë, a aggravé la situation économique mondiale. Et ce faisant, elle a dangereusement rapproché de nombreux pays d’un seuil critique.
Dans ce contexte, toutes les mesures économiques que les États vont prendre doivent intégrer ce facteur de risque. Ce n’est plus une option. C’est une nécessité.
Prenons un exemple frappant : la proposition d’augmenter encore des impôts. On l’entend encore dans certains discours. Or, d’un point de vue microéconomique, il y a un moment où l’impôt devient improductif. Où presser le citron ne donne plus de jus. La France, de toute évidence, est au bord de ce moment.
Les conséquences sont faciles à prévoir. D’abord, la croissance et la consommation ralentissent. Or, la baisse de la consommation signifie la baisse de la récolte de la TVA – une source de revenu pour l’Etat.
Ensuite, et c’est plus pernicieux, lorsque le niveau d’imposition dépasse une certaine limite, l’économie grise prospère. Les petits commerçants passent aux règlements en liquide, les entreprises se tournent vers le troc ou les échanges en nature, et les recettes fiscales, paradoxalement, s’effondrent. L’État se mord la queue.
Un autre phénomène, plus sournois, alimente les risques révolutionnaires. Depuis des années, nos sociétés sont gouvernées, pour une large part, par la peur. Tantôt il faut partir en guerre contre une maladie ; tantôt il faut combattre un pays lointain, voisin d’aucune de nos frontières, avec lequel nous n’avons aucune contradiction stratégique apparente.
Cette approche est bien connue en management : quand les problèmes internes s’accumulent, rien de tel que de désigner un ennemi extérieur pour recréer de la cohésion. Cela fonctionne dans les familles, dans les couples, dans les entreprises. Mais cette méthode a une durée de vie limitée. Plus le groupe social est large, plus l’inertie est grande et plus cette durée s’allonge, certes, mais un moment vient toujours où la peur se retourne contre ceux qui l’ont semée. Les masses se soulèvent. Et les gouvernants tombent.
Un autre facteur, largement documenté, aggrave encore la situation : l’augmentation des inégalités. Thomas Piketty l’a exposé dans Le Capital au XXIe siècle. La crise de phase actuelle ne va pas inverser cette tendance. Elle va l’accélérer. Les écarts vont continuer de se creuser. Et plus les écarts sont grands, plus la classe moyenne – qui n’est plus protégée par l’illusion d’une ascension sociale facile – se sent menacée.
Car c’est là le vrai basculement. Les historiens et les politologues s’accordent désormais : le moteur des révolutions n’est plus le prolétariat du XIXe siècle. C’est la classe moyenne. Celle qui paie des impôts, qui voit ses salaires ne pas suivre l’inflation, qui subit la pression de tous les côtés. Et qui, silencieusement, s’épuise.
Alors, que faire ? Une piste, parmi d’autres. Certains pays ont choisi une voie intéressante : faire payer l’impôt sur le revenu à tout le monde, même symboliquement. Quelques euros par mois, prélevés sur les prestations sociales ou les retraites. Les technologies actuelles rendent cette collecte peu coûteuse. Et ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de symbole. Cela ne résorbera pas la dette française, bien sûr. Mais cela pourrait réduire ce sentiment d’injustice qui ronge la classe moyenne. Et apaiser un peu les tensions.
Au fond, ce dont nous avons besoin, c’est d’un projet d’avenir constructif, créatif et collectif. D’une raison de regarder dans la même direction. La crise au Moyen-Orient, les fractures internes, les incertitudes économiques – tout cela rend ce besoin plus urgent que jamais.
Quelles autres mesures pourraient être prises, par les États comme par les entreprises, pour désamorcer ce risque révolutionnaire ? La question mérite d’être posée. Et d’être prise au sérieux.
b) Gouverner par ordonnance – quand la loi n’arrive plus à l’heure
La France possède une tradition bien établie : celle d’un État centralisé où la gestion s’opère volontiers « par ordonnance ». Cette approche a fait ses preuves, notamment dans les situations d’urgence extrême ou de force majeure, où la clarté des règles et la rapidité d’exécution sont des atouts précieux. Cette approche est souvent justifiée pour un grand pays à l’époque où le temps rassemble à un long fleuve tranquille.
Mais nous vivons désormais dans une époque où le temps technologique s’accélère de manière exponentielle. C’est là l’un des enseignements de la Loi du Temps. Une loi débattue par les députés, votée par l’Assemblée nationale, promulguée, puis pourvue de ses décrets d’application – tout ce processus prend du temps. Et pendant ce temps, le monde, lui, continue de courir. Résultat : une loi devient parfois obsolète avant même d’avoir produit ses effets. Elle arrive comme une lettre que l’on aurait adressée à un destinataire qui n’existe plus.
Cette mécanique entraîne des conséquences subtiles mais lourdes. Une approche très technique, très rigide, peut avoir l’apparence d’une belle construction, d’un chef-d’œuvre réglementaire. Elle donne l’illusion du contrôle. Mais dans un monde mouvant, cette rigidité produit l’effet inverse. Elle ajoute des contraintes ingérables, génère du chaos, et finit par desservir ceux qu’elle était censée protéger. Nous avons déjà évoqué ce phénomène sous le nom de « fin de l’illusion de contrôle ». Il alimente, par ailleurs, les risques d’une situation révolutionnaire.
Alors, que faire ? Sans doute faut-il accepter une part d’incertitude. Renoncer à l’idée que tout peut être prévu, encadré, anticipé. Faire confiance aux territoires, aux acteurs de terrain, à leur capacité d’adaptation. Et surtout, oser des approches moins techniques, plus respectueuses des systèmes humains et sociaux.
L’économie comportementale, par exemple, offre des outils intéressants. Les pays anglo-saxons l’utilisent avec succès depuis plusieurs années. En France, cette culture nous est encore étrangère. Pourtant, elle pourrait nous aider à concevoir des politiques plus fines, plus agiles, moins déconnectées des réalités humaines.
Prenons un exemple concret, celui de l’orientation des adolescents. Au Royaume-Uni, dès la classe de troisième, voire avant, les élèves passent des tests de personnalité professionnelle. L’objectif n’est pas de les enfermer dans une case, mais de les aider à mieux connaître leurs aptitudes, leurs préférences, leurs talents. Cela permet d’éviter, dans la mesure du possible, ce que l’on appelle le « désalignement vocationnel » – un décalage entre ce que l’on fait et ce que l’on est vraiment.
Car une vie professionnelle mal orientée a un coût. Pour la personne, bien sûr : frustrations, stress, sentiment d’échec. Mais aussi pour la collectivité : recours aux soins, baisse de productivité, turnover dans les entreprises, perte de compétence pour l’économie tout entière. Un investissement modeste dans l’évaluation des talents peut donc générer des bénéfices considérables.
Cette nécessité de s’évaluer régulièrement, de tester ses aptitudes professionnelles, ne concerne d’ailleurs pas que les adolescents. Les adultes aussi gagneraient à revisiter, de temps à autre, la question de leur adéquation vocationnelle. Le monde change ; nos métiers changent ; nos aspirations aussi. Pourquoi ne pas nous donner les moyens d’accompagner ces évolutions avec intelligence et bienveillance ?
Ainsi, loin d’être une dépense superflue, l’éducation apparaît pour ce qu’elle est : un investissement stratégique. En formant mieux, en orientant plus justement, on réduit des coûts ailleurs – dans la santé, dans l’assurance chômage, dans la cohésion sociale. C’est une évidence économique, trop souvent oubliée dans les débats budgétaires.
3. La question des dépenses – ou l’art de ne pas confondre régime et famine
De nombreuses personnalités évoquent, à juste titre, la nécessité de réduire les dépenses publiques pour assainir la situation économique de la France. Cette préoccupation est légitime. Encore convient-il de ne pas en faire une obsession exclusive.
Comparons un pays, ou une entreprise, à un organisme vivant. La partie économique en constitue l’appareil digestif ; le système financier – le sang qui transporte les nutriments vers l’ensemble du corps. Se concentrer uniquement sur la réduction des dépenses et les optimisations internes reviendrait à ne s’intéresser qu’à la qualité de la digestion et à l’efficacité de l’élimination. Ces fonctions sont importantes – si l’on pouvait extraire le système nerveux de nos intestins et le poser sur une balance, son poids dépasserait celui de notre cerveau. Mais elles ne sauraient résumer à elles seules l’art de vivre.
Cette approche, si elle devient exclusive, comporte au moins deux écueils.
Le premier est que l’élimination, aussi nécessaire soit-elle, ne saurait être la finalité du corps. Certes, les déchets s’accumuleraient sans elle, entraînant des pathologies graves. En même temps, une économie a besoin de dépenses. Sans elles, elle perd sa compétitivité, son capital humain se dégrade, et sa capacité d’innovation s’étiole.
Le second écueil est plus fondamental encore. À force de ne s’intéresser qu’à la digestion et à l’élimination, on finit par oublier qu’il faut, d’abord et avant tout, mettre quelque chose dans l’assiette. Une cure d’amaigrissement ne se conçoit que si l’on a, au préalable, de quoi se nourrir.
La traduction économique de cette évidence est simple : avant de parler d’économies, il faut parler de développement. Chercher de nouveaux clients, conquérir de nouveaux marchés, créer un climat favorable à l’entrepreneuriat et à l’investissement. C’est là que se joue l’avenir.
Nous entrons dans la sixième vague technologique. Où est le grand plan national qui anticipe ce basculement et permet à la France de se positionner parmi les leaders mondiaux ? La France possède pourtant des atouts considérables. Certes, des pertes ont eu lieu, notamment dans le domaine du nucléaire – secteur clé de cette sixième vague. Aujourd’hui, les États-Unis semblent avoir pris une avance que nous ne leur connaissions pas il y a quelques années. Mais rien n’est irrémédiablement perdu.
Il est urgent de recenser les points forts de la France dans ce nouveau contexte technologique, et d’accélérer le développement de ces domaines. Peut-être est-il temps de mettre l’accent sur l’alimentation – c’est-à-dire la production de valeur – plutôt que sur la seule digestion et élimination.
Prenons l’exemple du nucléaire. La consommation d’énergie liée aux nouvelles technologies augmente de manière exponentielle dans le monde. La vente d’énergie, entre autres, pourrait générer des revenus considérables pour la France. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est une opportunité stratégique.
Une telle concentration sur la sixième vague technologique aurait un autre avantage : elle limiterait automatiquement les subventions excessives accordées à certains domaines dont la rentabilité, même à long terme, reste improbable. Il en va ainsi, notamment, pour certaines variantes des énergies renouvelables, dont l’efficacité économique n’est pas toujours démontrée.
Optimiser les dépenses est, certes, indispensable pour les états et les entreprises. Mais ne faisons pas de cela une fin en soi. Pensons d’abord à nourrir le corps avant de vouloir l’alléger.
4. L’onde de choc technologique – l’art de prendre le vent
L’impact des nouvelles technologies sur nos économies et nos sociétés est encore largement sous-estimé, même à l’horizon rapproché de trois à cinq ans. Cette sous-estimation n’est pas seulement un défaut de prévision. Elle traduit une difficulté plus profonde à imaginer des usages qui n’existent pas encore, à se représenter un monde qui n’est pas advenu. Pourtant, nous ne sommes pas au bord d’une simple perturbation. Nous sommes entrés dans une tempête. Une tempête d’une violence inédite, où les vagues se déchaînent de toutes parts et où les vents dominants changent de direction plus vite qu’on ne peut le prévoir.
Dans une telle tourmente, l’erreur la plus dangereuse serait de vouloir résister. De caler sa barre et de lutter coûte que coûte contre les éléments. L’expérience des marins le rappelle : face à la houle, il est souvent plus sage de s’orienter dans la direction du vent, de laisser le navire épouser la vague, plutôt que de s’épuiser à la combattre. C’est cette même sagesse qu’il nous faut appliquer à notre économie, à notre État, à nos façons de travailler.
Prenons l’exemple de la fonction publique. Certaines propositions visent à réduire le nombre de fonctionnaires. La question mérite d’être posée, mais à un niveau bien plus fondamental. Ce n’est pas tant le nombre qu’il convient d’interroger, c’est la nature des missions. Avec le développement de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, on estime que 80 % des tâches administratives pourraient être automatisées. Que deviendront alors les agents publics ?
Une minorité pourra être formée pour devenir opérateur d’outils intelligents ou analyste de données. Les autres devront être reconverties, accompagnées, formées à de nouveaux métiers. Ce défi n’est pas propre à la France. Tous les pays développés vont devoir repenser la structure de leur État. Non pas nécessairement pour faire « moins d’État », mais pour faire autrement. Moins d’agences, des ministères redéfinis, des métiers qui se transforment en profondeur. L’État, comme un navire, doit s’adapter à une mer qui n’est plus celle d’hier.
Le Forum économique mondial, dans ses analyses prospectives, identifie les métiers d’avenir hors du champ strictement technologique. Il s’agit, sans surprise, de l’enseignement et du soin. Mais attention : l’enseignant de demain ne sera pas celui d’hier. L’éducation deviendra plus personnalisée, les classes plus petites, l’usage des technologies massif. Tous les enseignants actuels ne seront pas en mesure d’opérer cette mutation structurelle. C’est là un défi de formation, de temps, de moyens. Et d’humilité, aussi.
Autre conséquence majeure de l’explosion technologique : la raréfaction des compétences. On entend parfois suggérer que l’immigration pourrait résoudre les pénuries de main-d’œuvre qualifiée. Cette hypothèse mérite d’être examinée, mais elle heurte une réalité plus complexe. Les profils les plus recherchés seront, par nature, extrêmement rares. Il y a quinze ans déjà, le président de Gallup publiait The Coming Jobs Wars et prédisait que les conflits les plus féroces du XXIe siècle ne seraient pas des guerres de territoires, mais des guerres de talents. Cette prédiction est en train de se réaliser sous nos yeux.
Ajoutons à cela une donnée démographique sans précédent. La natalité a chuté dans l’ensemble des pays du monde, y compris dans certaines nations musulmanes où l’indice de fécondité passe désormais sous le seuil de renouvellement des générations (la Turquie, par exemple, affiche un taux de 1,4 à 1,5 enfant par femme). L’humanité n’a jamais connu une telle configuration. Le vieillissement accéléré des populations, conjugué à la rareté des talents, redessine la géographie économique mondiale.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir comment s’adapter. Elle est de savoir comment anticiper. Comment former, dès aujourd’hui, les compétences dont nous aurons cruellement besoin demain. Comment concevoir des parcours de formation continue pour les adultes dont les métiers disparaîtront. En somme, comment orienter notre navire dans une mer démontée sans chercher à remonter le vent, mais en apprenant à composer avec lui.
Ce n’est pas une vague qu’il s’agit de dompter. C’est une tempête qu’il convient de traverser. Et pour cela, mieux vaut avoir le cap que la force.
5. Défense et résilience – les raisons d’un effort lucide
Abordons un sujet que l’on préférerait peut-être taire, tant il est chargé d’enjeux et d’émotions : la défense nationale. Une défense moderne ne se résume pas à une accumulation de blindés ou à une exhibition de puissance. Elle repose d’abord sur la recherche et le développement. Or, dans ce domaine, la France a accumulé un retard préoccupant. Faute d’investissements soutenus dans la R&D en général, notre capacité d’innovation militaire s’est érodée, notamment dans des secteurs aussi stratégiques que le nucléaire militaire ou la cyberguerre.
Ce constat n’est pas nouveau. Avant même la crise actuelle au Moyen-Orient, les experts s’accordaient à dire que la réforme du système de défense européen aurait dû être engagée il y a quinze ou vingt ans. Ce retard ne se rattrapera pas en trois à cinq ans. Il serait donc illusoire de promettre un rattrapage fulgurant.
Par ailleurs, la défense doit avant tout devenir souveraine. Mais cette souveraineté ne se décrète pas. Même les Américains, non sans une certaine ironie, font remarquer à leurs interlocuteurs français que parler de défense européenne après avoir acheté des pièces détachées et autres composants d’équipement militaire en Chine relève d’une forme d’inconséquence. La souveraineté commence par la maîtrise des chaînes d’approvisionnement.
Dans le contexte actuel, on peut également se souvenir d’une observation célèbre : les généraux se préparent toujours à la guerre précédente. Cette affirmation, si elle est cruelle, n’en contient pas moins une part de vérité. Les stratèges militaires semblent parfois peiner à intégrer le contexte global dans lequel nous vivons : la crise de phase, les risques de situation révolutionnaire, l’impact des nouvelles technologies. À écouter certaines interventions, on a l’impression que chacun s’emploie à reconstruire sa propre ligne Maginot, avec des moyens et des conceptions différentes, mais avec la même incapacité à penser l’impensable.
Bref, la défense souffre des mêmes maux que le pays tout entier. Ceux que nous avons décrits plus haut : rigidité des approches, sous-investissement chronique dans la recherche, difficulté à anticiper les ruptures.
Néanmoins, l’augmentation des investissements et des dépenses destinés à la défense est nécessaire. Non pas pour conquérir le monde ou accomplir d’autres tâches globales, mais pour des raisons bien plus pragmatiques. D’une part, comme nous l’avons mentionné, le retard est tel qu’il ne pourra être rattrapé en quelques années. D’autre part, il convient de mesurer ce que signifie un véritable « effort budgétaire » en matière de défense. En 1940, la part du budget britannique consacrée à la défense dépassait 30 %. Aujourd’hui, aucun pays européen n’est en mesure de fournir un tel effort. On parle de 5 %, déjà difficiles à atteindre pour beaucoup.
Alors, pourquoi augmenter les crédits de la défense ? Pour deux raisons principales, qui n’ont rien à voir avec une quelconque velléité de conquête.
La première est de l’ordre du signal. Une société traversée par une crise de phase, où les tensions sociales s’exacerbent, a besoin de sentir que ses forces de l’ordre – police, gendarmerie, armée – sont présentes, compétentes, bien formées. Non pas pour réprimer la population civile, mais pour la rassurer. La simple présence d’uniformes rassurants peut avoir un effet apaisant sur les esprits les plus échauffés.
L’histoire nous enseigne que les périodes de grande détresse économique, comme la Grande Dépression, ont vu proliférer des groupements mafieux et des violences organisées. Disposer de forces de l’ordre solides, c’est se donner les moyens de prévenir de telles dérives.
La seconde raison tient aux mouvements migratoires. L’instabilité mondiale, exacerbée par la crise de phase, va provoquer des déplacements de populations d’une ampleur encore mal mesurée. Ces flux viendront de tous les côtés, parfois des plus inattendus. Être prêt à faire barrage à certains, et à accueillir d’autres dans des conditions dignes, relève d’une gestion économique pragmatique. Car parmi ces migrants se trouveront peut-être les compétences rares dont la France a besoin. Cela suppose une armée et une police préparées, organisées, et suffisamment nombreuses pour faire face.
Une vieille prophétie d’Ibn Khaldoun, le grand historien et philosophe arabe du XIVe siècle, mérite d’être méditée : la première génération de nomades sort du désert, prend la ville et élimine ses dirigeants. La deuxième génération étend l’empire. La troisième plante des cyprès et encourage les arts. La quatrième se fait tailler en pièces par les nouveaux venus de la steppe. La France ferait bien de ne pas vérifier cette prophétie.
En résumé, la défense n’est pas un sujet de fanfaronnade. C’est une question de préparation, de lucidité, et de responsabilité. Augmenter le budget défense, c’est investir dans la stabilité sociale, la maîtrise des flux migratoires, et la pérennité de notre modèle modernisé de société. Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité.
6. Des réponses aux questions que l’on ne pose pas
Une question subsidiaire, mais non sans intérêt, mérite d’être posée : dans quelle mesure les programmes des candidats à l’élection présidentielle française prennent-ils en compte les défis que nous venons d’évoquer ?
On a pu prendre connaissance, au fil des semaines, des principales orientations économiques proposées par les forces politiques en présence. Sans surprise, les diagnostics divergent. Les uns promettent une réduction des impôts et des dépenses publiques. Les autres appellent à davantage d’État et de redistribution. Un thème commun toutefois : la préoccupation, légitime, pour le pouvoir d’achat et la compétitivité.
Mais, en y regardant de plus près, on cherche en vain des références explicites aux enjeux majeurs de notre temps. La crise de phase, la Loi du Temps, la raréfaction des talents, le trou démographique, la sixième vague technologique – ces notions sont absentes du débat. Comme si de rien n’était.
Ce constat n’est pas un procès. Il est simplement une observation. Les équipes de campagne sont sans doute fort occupées. Les sujets sont complexes, les délais serrés. Mais les Français, eux, sentent bien que quelque chose a changé. Ils ne savent pas toujours le nommer, mais ils le ressentent. Dans leur pouvoir d’achat, bien sûr. Mais aussi dans leur fatigue, leur méfiance, ce sentiment diffus que le monde va plus vite que les discours.
Aucun programme, aucune promesse, ne fera disparaître ces transformations silencieuses. Elles sont là, qu’on le veuille ou non. Alors, plutôt que de les ignorer, ne vaudrait-il pas mieux les affronter ? Les nommer. Les discuter. Les intégrer, modestement, dans le récit national.
Car c’est à cela que sert une élection, en définitive : à désigner celles et ceux qui auront le courage de regarder le monde en face.
7. Conclusion – s’orienter vers l’antifragilité
Les défis sont immenses, mais les risques peuvent être atténués. Encore faut-il en mesurer la nature véritable et ne pas céder à l’illusion que des solutions simples suffiraient à les résoudre.
L’une des tentations les plus dangereuses, pour un nouveau dirigeant – qu’il soit à la tête d’une entreprise ou d’un État – est de vouloir appliquer un plan d’action trop technique, trop rigide, élaboré avant même d’avoir pris la mesure des réalités du terrain. L’expérience montre que les premiers mois d’un mandat réservent toujours des surprises. Les dossiers non traités, les héritages encombrants, les squelettes dans les placards – tout cela finit par surgir, souvent au moment où l’on s’y attend le moins. Plus le prédécesseur est resté longtemps en fonction, plus ces surprises sont nombreuses et désagréables. Rien de pire, dans un tel contexte, que de s’obstiner à suivre un plan conçu dans l’abstrait.
Ce qui compte, avant tout, c’est la direction. Choisir la bonne vague – car il est toujours plus aisé de naviguer avec le vent que contre lui. S’assurer que la stratégie adoptée est bien alignée sur les grandes tendances globales. C’est là que se joue l’essentiel.
Quant à la tactique opérationnelle, elle doit obéir à un principe cher à Nassim Taleb : l’antifragilité. Des actions suffisamment souples pour s’adapter à un monde qui change vite. Des dispositifs qui tirent profit du chaos au lieu de le subir. Une capacité à rectifier le cap sans perdre le nord.
Dans ce dispositif, la communication du dirigeant joue un rôle primordial. La Loi du Temps nous enseigne que l’information circule désormais à la vitesse de la lumière, et que les rumeurs, les fake news, les interprétations malveillantes, se propagent plus vite que les faits. L’illusion du contrôle s’effrite. Dans ce contexte, le dirigeant doit apprendre à être diplomate. Un bon diplomate, disait-on, ne ment jamais. Mais il ne dit pas toute la vérité. Il choisit ses mots, ses silences, ses accents.
Cette exigence de pédagogie et de retenue n’est pas une faiblesse. C’est une force. Elle permet de désamorcer les tensions, d’apaiser les colères, d’éloigner le spectre de la situation révolutionnaire. Ce n’est pas tout, certes. Mais c’est déjà beaucoup.
Les défis sont grands. Mais la France dispose d’atouts considérables. À condition de les voir. Et d’oser.
Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de Vues & Revues.

